mercredi 20 avril 2016

Un slip d'or



Il y a un truc que j'adorais faire quand j'étais enfant : faire bouger des aiguilles sur une table grâce à un gros aimant que je déplaçais par en dessous. Pourquoi ? Parce que j'exerçais une action "à distance".

Agir à distance, sans toucher, c'est un des principes essentiels de la magie. Quand on est enfant, on adore la magie. Quand on est adulte aussi, mais dommage, on n'y croit plus. Dans la magie de base, on peut :
a/ faire apparaître de nouveaux objets,
b/ faire disparaître des objets existants
c/ transformer des objets existants (et là, la gamme des transformations possible est assez large)
d/ les déplacer.

Dis-moi, si j'oublie quelque chose.

Tu vois, la magie, c'est quand même très proche de la physique dans l'idée...

S'il y a bien quelque chose qui exerce une action à distance, c'est la gravitation universelle ! L'attraction de la lune sur la mer qui engendre les marées. Celle du soleil sur la terre qui lui conserve son orbite. Il y a là une forme de magie à laquelle je n'ai pas été sensible tout de suite.

Je n'ai d'ailleurs pas souvenir de la manière dont j'ai appréhendé la notion de poids. Pour moi, au départ, il n'y avait pas de gravité. Tout était centré sur moi, sur mon ressenti. Il y avait donc des objets lourds, et c'était bien à travers ma difficulté à les soulever que j'accédais à l'impression de poids. Et des objets léger, que je pouvais prendre, lancer avec facilité. Qu'ils tombent sur le sol, j'étais bien trop bête pour m'en apercevoir. Quand je ne les avais pas dans les mains, ils ne pesaient rien, ils ne tombaient pas. Enfin pas tout le temps : il ne fallait pas "faire tomber" le vase chinois avec des dragons qui se trouvait sur la table. Et quand il tombait, la faute en revenait à la bêtise que j'avais faite, faux mouvement, mains qui laissent échapper. Pas à la terre et à la gravitation. J'étais le seul coupable : on me l'a bien fait sentir. Ils auraient quand même pu faire une phrase, dire que les torts étaient un peu partagés.

On a fini par m'initier aux lois de Newton. C'était déjà tard. J'ai accepté. L'autorité professorale. Et je ne me suis pas posé la question de savoir pourquoi et surtout comment la terre exerçait une force sur la pomme. J'avais déjà vu les aiguilles et l'aimant. La force invisible qui mystifiait mes copains. J'avais même pu matérialiser les vecteurs de la force électromagnétiques par une petite expérience pour les enfants, qui montrait les alignements de poudre métallique. J'étais déjà convaincu qu'on pouvait exercer une force à distance.

Alors oui, je trouvais banal, quotidien, qu'un objet puisse avoir une influence sur un autre objet sans le toucher ! Après tout, était-il nécessaire de toucher quelque chose pour le transformer ?

L'histoire de Midas, à propos, me semblait un peu tirée par les cheveux. Tout ce qu'il touchait se transformait en or. Touchait avec les mains… mais aussi la bouche, ce qui rendait toute nourriture plutôt lourde et indigeste…? Un peu bizarre quand même. Si sa camériste (ou le bon Saint Eloi) lui faisait enfiler son slip, ce slip qu'il touchait avec la peau des fesses aurait dû se transformer en une lourde culotte dorée, elle aussi. Bizarre que la mythologie n'en parle pas. Condamné à se promener à poil, si la règle était étendue à l'ensemble du corps. Mais ça n'était pas clair. Soit c'était juste les mains, soit c'était tout le corps qui était concerné, celui qui avait inventé l'histoire aurait dû choisir. C'était vraiment louche.

Avec de telles sornettes, on comprenait encore moins ce que c'était, toucher. En quoi toucher pouvait-il transformer ? Par la force, la déformation ? Il y avait bien d'autres moyens de transformer - par exemple, en jetant sans les toucher ses chaussures en cuir dans la piscine : elles ne revenaient jamais pareil, ce qui rendait ma mère folle.

Et avec les lois de Newton, le poids s'exerçait même dans le vide absolu. Regardez bien messieurs-dames, sans les mains sans les pieds ! Mieux, la distance ne comptait pas : l'action était instantanée.

Et on devait gober ça !... On l'a gobé, tous ensemble.

Alors quand j'ai étudié la relativité généralisée, je suis tombé sur le c… - et le tapis ne s'est pas transformé en plaque d'or. Einstein en personne disait qu'il était aberrant qu'on imagine la possibilité d'actions à distance. Invraisemblable ! Ridicule !

Il a donc décrété que le vide n'était pas vide, et qu'il était rempli de quelque chose. De quoi ? D'espace. Un espace courbe, qui plus est, déformé par les corps qui s'y trouvent.. Il l'a démontré. Résultat, si l'espace autour du soleil est courbé par sa masse, comme le coussin qui se trouve sous mes fesses, tout ce qui tombe à une certaine portée, miettes de sandwich, bille par exemple, a tendance à rouler dans sa direction. C'est ainsi qu'il explique la gravitation. Les objets eux-mêmes n'ont rien à voir les uns avec les autres, ils n'interagissent pas. Tout passe par le truchement de cet espèce de tapis invisible et déformable (qu'on peut aussi voir comme des ondes gravitationnelles).

Curieux qu'on ait de la peine avec la relativité généralisée. Et qu'on préfère nettement l'explication de Newton pour expliquer la gravitation. La preuve que l'esprit est paresseux. S'il a été habitué à l'invraisemblable, c'est le logique et le raisonnable qui lui paraissent extravagant !


lundi 18 avril 2016

Brooklyn Nine-Nine : une série pour les intellos ?





Au bout d'un certain nombre de saisons, une série décline obligatoirement. Si elle a été construite sur un personnage central - on se lasse du personnage. "Doctor House" par exemple : vient un moment où sa désinvolture vis-à-vis des patients ne passionne plus personne : on l'a déjà vu faire bien pire.

Ou bien c'est une situation qui lasse. Outre l'usure des personnages, dans "Desperate Housewives", la vie dans une banlieue aisée finit par ne plus intéresser, on a accueilli avec curiosité trop de nouveaux arrivants, surpris trop de scandales et de secrets. Dans "the walking dead", la survie a assez duré, et on en a assez d'entendre les "scrouitch" à chaque fois qu'on écrabouille la tête d'un mort-vivant. Pour les scénaristes, une seule solution : la jouer "Dix petits nègres", avec le risque de tomber à court de personnages - il faut bien conserver le carré central auquel le public s'est attaché, car si Darryl meurt, la série perd dix pour cent d'audience au cours du mois suivant (et s'il perd son arbalète, quinze).

Il y a des séries dont l'action s'arrête d'elle-même. Dans "Community", on suit le cursus scolaire d'étudiants médiocres dans un mauvais collège public d'Etat. Quand le cursus est terminé, il ne faut pas essayer de rallonger la sauce ! "Daria", une des plus extraordinaires séries d'anime que j'aie pu regarder, ne fait pas l'erreur. La série s'arrête avec le bal de promo. Une nouvelle vie commence pour la nouvelle étudiante.

De même, dans "Scrubs", quand les carabins ont terminé leur internat, il ne faut pas les suivre à l'hôpital. Sinon, on garde un mauvais souvenir de la série, alors qu'elle n'est pas mauvaise, loin de là.

J'ai vu une décadence plus pitoyable : "Prison Break". Quand ils s'évadent, c'est vraiment bon. Mais après, la resucée dans une prison mexicaine : on est un peu usé. Et quand ils sont enfin dehors, là, c'est carrément la catastrophe. Qu'on les refoute au trou, b…, c'est là qu'ils sont bons !

Une bonne série devient un chef d’œuvre quand elle s'achève au plus haut. "Breaking Bad" en est un bel exemple. Certes, le producteur a tenté de recycler l'un des personnages. Mais "Better call Saul" est une série distincte, il n'y a pas de lien. J'avoue avoir laissé tomber au bout de la dixième - et pourtant, je suis tenace.

Fin aussi parfaite dans "Six feet under" - digne d'un roman, mais je ne dis rien, no spoiler. J'ai déjà fait l'éloge sans réserve de cette série sur ce blog : Six-feet-under.

Bien sûr, sur le plan financier, c'est difficile d'interrompre une série qui fonctionne et qui fait du chiffre en rentrées publicitaires. C'est pourquoi on voit de bonnes séries s'épuiser. Je pense entre autres à "Lost" dont la fin n'est pas aussi magistrale que celle de la Recherche du Temps Perdu... Tragique conflit d'intérêt entre perfection dans l'achèvement d'une série et succès financier. C'est une caractéristique des séries - ça n'existait pas autrefois. Quoique... Je n'ai pas lu tout Dumas !

Quant à l'excellent "The Big Bang Theory", il décline lentement vers la fin de sa 9ème saison. Pourtant, au fil du temps, les scénaristes ont introduit des personnages bien profilés, qui se sont bien intégrés. Des personnages moins en vue ont évolué, apportant  un regain d'intérêt. Mais je crois que c'est maintenant la chute, je ne vois pas dans quelle direction la série pourrait aller pour se renouveler. Les réparties et le jeu des deux personnages principaux sont toujours drôles, mais c'est du déjà vu.

Dans certains cas, la fin est honorable, mais il y a eu de mauvaises saisons. Je pense à "Weed" par exemple (une bourgeoise en difficulté est obligée de dealer de l'herbe) : certaines saisons sont de grande réussites, d'autres, des trous noirs. Mais la fin donne du sens à l'ensemble.

Il y a un an, un de mes fils m'a conseillé "Brooklyn Nine-Nine", en insistant sur le caractère purement récréatif, sans prise de tête de cette série qui se passe dans un commissariat de Brooklyn. J'ai regardé la première saison, et je n'ai pas été conquis, loin de là. J'ai trouvé que Jake, le personnage central, en faisait vraiment trop, et je n'avais pas envie qu'on me pèse sur le ventre pour me faire rire. J'ai donc abandonné la série, pour en regarder un épisode un jour de désœuvrement. Et finalement, je me suis laissé prendre. C'est bon enfant. Les personnages annexes sont drôles (j'aime particulièrement Gina, la secrétaire, très décalée, avec son ego surdimensionné, et Rosa, flic à la douceur cactus trempé dans une sauce piment).

Il n'y a rien à dire ni sur la musique, ni sur la prise de vue : neutre, utilitaire. Outre que dans ce commissariat, il n'y a rien de beau à voir. Les intrigues policières sont plates la plupart du temps, et il y a rarement de l'action. Comme moi, tu seras agacé par les trop nombreuses références à des personnages connus outre-Atlantique, mais qui ne te diront rien : pas drôle. Il y a une morale bien banale qui sous-tend la série : il faut être honnête, il faut se respecter les uns les autres, accepter les différences. Et tu trouveras que l'ensemble n'est pas vraiment subtil. Notamment si tu cherches de la psychologie : trop exagéré, et en même temps, trop stéréotypé.

On pourrait croire qu'on se projette dans Jake, parce que c'est un flic surdoué. Tu sais, le principe du type qui a un don, qui est vraiment bon, nettement au dessus des autres, et qu'on est content de voir briller et triompher parce qu'on aurait envie que ce soit ça, la vie : réussir sans bosser, grâce à un super-pouvoir. Eh bien non, la série ne fonctionne pas comme ça. Les exploits de Jake, on s'en fout un peu.

Malgré tout, je me régale de ses mauvaises blagues et j'en suis à guetter la sortie du dernier épisode. Zut, il faut quand même que je te dise, les blagues sont totalement intraduisibles. Il est recommandé de regarder la série avec a/ un sous-titrage anglais, b/ le Concise Oxford Dictionnary ouvert, c/ la page de recherche de l'Urban Dictionnary (https://www.urbandictionary.com) à portée de souris, car il y a pas mal de tournures à la limite de l'argot.

Brooklyn nine-nine en est à la saison 3. Je me demande quand je vais me lasser. Sans doute quand j'en aurai marre de Jake et de ses blagues, et que toutes les possibilités d'interactions entre les personnages auront été épuisées. Pour l'instant, j'adore. Pas de sexe, pas de sang, pas de paysages éblouissants, pas de truquages impressionnants, pas de scénarios captivants, pas d'intrigue ni suspens, pas de personnages attachants, pas moyen de se projeter. Rien que de très austère. Finalement, malgré les apparences, Brooklyn nine-nine, c'est très intellectuel ! Tu devrais essayer…

dimanche 17 avril 2016

Einstein à la plage : la relativité sur un transat, par Lachière-Rey





Le titre de ce livre est sans doute une trouvaille de l'éditeur. Habile paraphrase de l'expression "dans un fauteuil"(1), qui veut dire à l'aise, Blaise. C'est du pur racolage… Car il s'agit bien d'un livre d'astrophysique - vulgarisation certes, mais relatif a une matière qui n'a rien d'intuitif.

Imagine que ton gamin lise son cours de physique sur la plage entre deux mangas (et avec la même concentration) : tu crois sérieusement qu'il en retiendrait quelque chose ? Je suis certain que tu lui dirais de reprendre son cours à la maison et de l'étudier plus sérieusement avant de retourner en classe - je me trompe ?

Il ne faut donc pas rêver, ce livre te demandera
a/ un pré-requis de connaissances
b/ une attention soutenue.

En ce qui concerne le pré-requis, point positif, il n'y a pas une formule de math. Mais il faut avoir des idées claires sur :
- les ondes électromagnétiques ; être un peu familier avec le spectre de corps noir et la déclinaison des longueurs d'ondes ne fera pas de mal ;
- l'effet Doppler,
- les principales particules et leur comportement, la notion d'isotope (et la notion de stabilité des isotopes), l'état d'ionisation, bref, des rudiments de chimie atomique mais pas besoin de savoir quoi que ce soit sur la mécanique quantique,
- et les basiques de la géométrie plane (Pythagore, Euclide)

Au fait, je t'ai pas dit ? Wikipedia n'est pas fait pour les chiens. Un peu de temps consacré à de rapides révisions te permettra de te sentir plus à l'aise.

Pour ce qui est de l'attention soutenue, elle impose sans doute de relire le livre au moins une fois - deux fois serait idéal. Cent soixante pages, ce n'est pas la mer à boire. Il s'agit bien d'un cours traitant de choses qui ne sont pas facile à conceptualiser, même pour les spécialistes. Sans la brouette mathématique, on est obligé de faire encore plus d'efforts d'imagination.

Certes, il y a quelques illustrations agréables et bien faites en renfort du texte, mais il ne faut pas compter dessus.

Les relativités ne sont pas nées du vide. Les travaux d'Einstein s'inscrivent dans un courant de pensée scientifique qui remonte à Newton sinon à Euclide. Ils font suite à des interrogations émises à la fin du XIXème siècle. Les connaître n'est pas une obligation, mais peut aider. Lachière-Rey rappelle l'histoire de cette pensée, mais trop rapidement, et de manière fragmentaire.

Le livre a d'autres défauts. Certains thèmes sont traités de manière trop laconique. Par exemple la notion de platitude de l'univers et son rapport avec l'espace courbe mériterait des éclaircissements. Lachière-Rey se borne à dire qu'il ne faut pas confondre. Justement, il est là pour dire comment ne pas tomber dans le panneau. Mais il ne le fait pas.

Il aurait pu aider un peu plus le lecteur à sortir de sa vision euclidienne de la géométrie. Car c'est quand même la principale difficulté. Tant qu'on ne réussit pas à incorporer l'idée qu'on a une vision biaisée (par notre a priori euclidien) de la notion de courbure, on ne peut pas se sentir à l'aise. Il faut faire le saut, comprendre que c'est ce plan à DEUX dimensions qui a des propriétés (mathématiques) de courbure - le terme de courbure est justement très trompeur, car il renvoie intuitivement au volume à trois dimensions. Ce que demande la relativité, c'est justement un changement de paradigme, une autre manière de voir le monde, sans recourir aux vieilles intuitions. C'est de ne voir dans la balle que la "peau" de la balle, sans intérieur ni extérieur.

On pourrait aussi reprocher à Lachière-Rey de ne pas accorder assez de temps à l'explication du terme de "relativité", quand même central dans le livre. Le cœur du sujet est présenté sur deux chapitres (en 40 pages) avec abstraction et rigueur, sans s'étendre autant que pourrait le souhaiter le lecteur. Tu me diras, moins de 160 pages en tout - il faut concentrer.

Lachière-Rey aurait aussi pu faire une petite phrase pour qu'on ne confonde pas la mystérieuse matière noire (qui remplit invisiblement l'univers), et cette énergie noire (qui a au contraire un effet antigravitationnel) qu'on invoque parfois à la place de la constante cosmologique d'Einstein. Étant donné l'équivalence matière énergie (E=mc2 ça te dit quelque chose, maintenant), on peut se tromper. Noir c'est noir...

A côté de cela, Lachière-Rey laisse parfois passer des précisions superflues. Ainsi, pourquoi parler de géométrie pseudo-riemannienne si c'est pour ne rien en dire ? A dire vrai, c'est certainement un bon choix que de n'en pas parler, mais l'évoquer seulement parce que c'est elle qu'on utilise dans la relativité généralisée ne présente aucun intérêt. Il y a quelques autres petites complications qui sont ajoutées, et qui n'apportent rien. On a l'impression que Lachière-Rey ne veut pas se faire prendre en défaut d'inexactitude ou d'approximation, mais nous, on s'en fiche pas mal, on veut juste comprendre !

Le déroulement des explications n'est pas au top. Lachière-Rey cite le concept nouveau, le décrit dans un second temps, enfin revient en arrière pour décrire la manière par laquelle on y arrive. Il vaudrait mieux à mon sens que la narration se fasse en sens inverse, chronologique, sans retour : on commence par raconter le cheminement de la pensée, au terme duquel le concept émerge. Un exemple parmi d'autres : le principe d'équivalence apparaît au début d'un chapitre, mais n'est pas défini immédiatement. On languit…

Le choix des mots est important quand on prétend s'adresser à des profanes. Ainsi, ce principe d'équivalence est présenté de façon lapidaire comme "l'universalité de la chute libre pour tous les corps, constatée par Galilée". C'est quoi, une "universalité de la chute libre" ? Si on n'a pas en tête l'expérience des boules de masses différentes lancées à un temps t d'une même hauteur et qui atteignent le sol simultanément, c'est nous qui sommes en chute libre !

Le livre a-t-il été rédigé avec assez de soin ? Il me semble avoir noté exactement la même phrase dans deux endroits différents (quand Lachière-Rey évoque le prix Nobel d'Einstein attribué à son travail sur la théorie quantique et non sur la relativité). Plus loin, Lachière-Rey utilise six fois "simple" ou un dérivé du mot dans la même page : introduction de la méthode Coué dans la relativité ? Ou bien je trouve un "Ceci justifie l'usage du terme relativité" qui vient comme un cheveu sur la soupe et ne sera expliqué que plusieurs lignes plus loin.

Et je te laisse juge du caractère explicatif de la phrase "on peut imaginer cette courbure [celle de l'espace à 4 dimensions] comme une généralisation de celle d'une surface" : c'est quoi, imaginer une courbure comme une généralisation d'une courbure ? De même, un peu plus loin "les géodésiques généralisent la notion de droite, en minimisant la distance entre deux points". Il aurait peut-être pu dire : à la notion de ligne droite, on substitue la notion de ligne géodésique, plus générale, qui se définit aussi comme la ligne la plus courte qui relie deux points, mais qui est valable pour toutes les surfaces (planes et non planes). Ou quelque chose du genre. Généraliser, c'est une opération qu'on fait régulièrement en physique, dans un sens précis. Dans la vie courante, on généralise beaucoup moins…

Sinon… le livre est cohérent dans la succession de ses chapitres, la différence entre relativité restreinte et relativité généralisée est bien mise en évidence. Il m'a semblé que la question des lignes de temps (chacun a son espace temps propre) était assez bien expliquée, malgré la difficulté du concept. A partir du chapitre 3 (donc nettement avant la moitié du livre), tout est aisément compréhensible si on a bien assimilé des deux premiers chapitres (relativité restreinte et généralisée), car il ne s'agit plus de théorie mais d'expérimentation. Le problème, c'est que ces deux premiers chapitres théoriques laissent à désirer.

Tu m'as compris : malgré sa rigueur et son exactitude, c'est un livre médiocre car il ne tient pas la promesse de son titre. Certes, on savait à la base que ça ne se lit pas comme Bibi Fricotin et qu'il fallait quand même un peu bosser, mais là, on n'en est pour sa peine.


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 (1) On prétend que cette expression vient du monde des courses hippiques : un parieur peut gagner une course tout en restant tranquillement assis. Je l'ignorais.

mercredi 13 avril 2016

Alice au pays des Arnaques



Il y a une arnaque affreuse dont sont victimes les enfants, et je m'en vais aujourd'hui la dénoncer. Elle concerne Alice's Adventures in Wonderland.

Systématiquement traduit Alice au pays des merveilles

C'est comme ça qu'Alice déçoit des générations d'enfants. Avec un titre pareil, ils s'attendent évidemment à lire un récit… merveilleux !

Une merveille, c'est a priori quelque chose de positif, de bon. On parle des 7 merveilles du monde : ce n'est pas une maison de maçon dans la banlieue de Montargis, une HLM, une œuvre conceptuelle à la FIAC, une pissotière, une reproduction de la tour Eiffel à Las Vegas - pour ne parler que des plus remarquables. C'est bien mieux que ça, une merveille.

Le sens positif du mot merveille n'est pas récent. On le trouve déjà dans le dictionnaire de l'Académie de 1835. C'est aujourd'hui la seule acception de ce mot. Le sens de "phénomène inexplicable, surnaturel", le dictionnaire Robert le recense, mais précise bien qu'il est vieilli.

Alors évidemment, les enfants attendent monts et... merveilles, c'est naturel.

Et que leur propose-t-on : le pays du wonder.

Wonder, (wundrian en saxon, mot d'origine allemande qu'on retrouve dans "wunderbar"), a plusieurs sens en anglais. On peut schématiser en disant que le substantif wonder a une dénotation positive (on est admiratif), mais aussi une dénotation relative à l'étonnement (on est étonné).

De son côté, le verbe to wonder a le sens d'une interrogation, qui peut (parfois seulement) aller jusqu'à la surprise : on se demande… et dans d'autres cas, on s'étonne. Mais on n'admire jamais.

Le "wonderland" de Carroll ne me paraît pas un monde bien agréable ni bien merveilleux, surtout quand on est menacé de mort par la dame de Pique, cette garce ! Il me semble en revanche que c'est un monde où on s'étonne à tout moment.

Il y a un autre mot en anglais pour dénoter l'étonnement et l'admiration : c'est "marvel", dont l'origine est latine. En fait, c'est d'abord un emprunt au français qui lui-même le tient du latin. Ce mot est beaucoup plus récent que "wonder", mais existait à l'époque de Carroll.

Si Carroll, au lieu d'utiliser "wonder" avait utilisé "marvel", on serait un peu plus fondé à parler de merveille, car il n'y a aucun sens d'interrogation dans "marvel". Il y a de l'extraordinaire, éventuellement positif, et de l'étonnant, c'est tout.

Mais Carroll a utilisé "wonder", et tu m'accorderas que la première caractéristique du livre est l'étonnement devant l'étrange. Elle est flegmatique, mais elle s'en pose des questions, la pauvre Alice…

De tout cela, je conclurai deux choses.

a/ La première, c'est qu'il faut bien prévenir les enfants de cette faute de traduction dans le titre, si tu leur donnes le livre en français : Alice, ce n'est pas le monde enchanté de Disney. Cela dit, des enfants sensible à cet absurde et ce bizarre, à cet humour assez décalé, je ne pense pas que ça court les rues…

b/ Toutes les trois lignes, Carrol utilise des doubles sens. Un exemple : dans le quadrille des homards, "the mock turtle" est traduit par "la simili-tortue". Pourtant, "mock" a aussi le sens qu'on devine, celui de moquerie, qui n'apparaît pas dans la traduction. Cette tortue va expliquer que le merlan ("whiting") sert à faire les chaussures sous la mer. Il s'agit encore d'un jeu de mot avec "blacking" qui veut dire cirage, alors que white veut dire blanc. Si on lit en français, on se demande d'où sort cette affaire de blanchiment des chaussures.

Et qui fait ce blanc dans la mer, demande Alice ? La réponse en anglais : "soles and eels". "Sole" veut dire sole, mais aussi semelle. Et "eel" veut dire anguille, mais "heel" veut dire talon : traduction impossible. Carroll enchaine et Alice déclare (approx.): "si j'avais été le merlan, j'aurais dit au marsoin (porpoise) de partir". Réponse de la tortue : "mais aucun poisson avisé ne partirait sans marsoin !", en réalité : ne partirait à l'aventure, sans but, sans "purpose".

Et c'est comme ça du début à la fin. Résultat, en français, ça saute sans arrêt du coq à l'âne, alors qu'en anglais, tout découle naturellement des jeux de mots .Ça pourrait être un ancêtre de cet excellent livre pour enfants, le Prince de Motordu.

Tu me diras que ma traduction est peut-être mauvaise. Oui, il y a sans doute mieux. Et je n'ai d'ailleurs pas réussi à identifier le traducteur de ma version. Mais ton argument tient difficilement : ces jeux de mots sont vraiment intraduisibles.

Ma seconde conclusion, c'est donc qu'il faut impérativement lire ce livre... merveilleux en anglais !



dimanche 10 avril 2016

Apostille au crépuscule d'une idole, de Michel Onfray : il dit quand même beaucoup de conneries...


Surement une allégorie de la Science dévorant des philosophes (ou l'inverse ?)

Il y a un principe auquel Michel Onfray semble tenir plus que tout quand il juge le travail d'un philosophe : sa vie doit avoir été en rapport fidèle avec ses écrits.

Dans "Le crépuscule d'une idole", il fait une critique de la psychanalyse en s'attaquant à Freud, "de l'intérieur" si on peut dire, en épluchant sa correspondance personnelle et sa biographie. Certains y verront une volonté de dénigrement un peu trop marquée. Effectivement, je pense que les arguments d'Onfray ne sont pas toujours assez solides, ses références pas assez nombreuses, et je pense qu'Onfray est tendancieux. Le livre n'est donc que partiellement réussi en ce qui concerne le but qu'il s'est fixé. Mais il est très intéressant.

Michel Onfray y ajoute une suite (qui peut être lue seule). Elle est destinée à répondre à ses détracteurs, rappeler ses argument, et poser les fondements d'une psychanalyse non-freudienne.

La construction d'une alternative est manifestement quelque chose qui plait à Onfray. On sait qu'il est proudhonien, et critique volontiers Marx. On se rappelle son traité d'athéologie, qui veut définir une position éthique et philosophique véritablement athée, à côté des trois religions.

Le principe est repris avec l'apostille. Malheureusement sans grand succès. Certes, Onfray ne prétend pas à lui tout seul fonder une nouvelle méthode psychanalytique. Mais on lui fera le reproche qu'on peut faire à tant de philosophes : il ignore les avancées de la science. Il en parle, certes… mais il ne la connaît pas ou n'en tient pas compte.

Le voilà qui nous fait un nouveau couplet sur Démocrite et Epicure : on y a déjà eu droit dans le traité d'athéologie. Démocrite disait que l'âme était matérielle, composée d'atomes, etc. Il y a une certaine naïveté à placer Démocrite sur un tel piédestal, sous prétexte que parmi mille philosophe qui avaient tous des théories différentes, il a eu LA théorie qui s'approche le plus de concepts scientifiques modernes (modernes, mais vieux de plus d'un siècle ; par parenthèse, l'atome de Bohr a vécu, et la physique d'aujourd'hui se détache de plus en plus de l'atomistique du siècle dernier). Si Démocrite avait donné des arguments, des justifications, oui, d'accord, l'homme était un génie. Mais il s'est borné à décrire un système à l'aide de son intuition. Très bien… mais pas de quoi délirer de joie.

A partir de cette filiation (Démocrite, Epicure et la bande), Onfray définit un inconscient non freudien matériel, qu'il oppose à l'inconscient freudien. Il accuse Freud de dualisme pour qui l'inconscient freudien serait une entité spirituelle détachée du corps - critique discutable sinon injuste.

Onfray utilise le mot "inconscient". Il pourrait dire par exemple "processus inconscients", "manifestations non conscientisées", etc. La manière dont il en parle, le mot lui-même témoignent d'un abord bien particulier du concept en tant qu'entité globale. Ce n'est pas vraiment ce qu'en pensent les neurophysiologistes et les cognitivistes, qui le voient comme une multitude de mécanismes, et peut-être un phénomène émergeant (c'est-à-dire apparaissant à un certain niveau d'organisation sans qu'il puisse être expliqué par les mécanismes à l'œuvre dans les niveaux sous-jacents - neuroanatomie, neurochimie, histologie, etc).

Pour moi, il était inutile de "revenir à la philosophie matérialiste antique". Inutile d'affirmer sans précaution (et en shuntant complètement l'hypothèse d'un phénomène émergeant) :  "[...] l’inconscient est bien réel, mais matériel, corporel, corpusculaire, particulaire et nomme une force atomique présente dans la totalité du corps […]"

Mais Onfray veut vraiment nous faire comprendre que son concept d'inconscient, il veut le faire naître au niveau le plus élémentaire de la matière :
"si la parole est molécule, et que l’inconscient soit moléculaire lui aussi, alors le verbe entretient une relation intime avec cet inconscient atomique. On peut, de façon concrète, pénétrer cet inconscient et y modifier les agencements atomiques au profit de formules nouvelles susceptibles de remplacer une souffrance par une paix, un trouble par une sérénité, un déplaisir par un plaisir, une négativité par une positivité, un traumatisme par une résilience, une inquiétude par une quiétude."

Je peux en rajouter si tu veux :
"La psychanalyse non freudienne est un exercice spirituel atomique"
Non, non, je n'ai pas avalé de travers, je suis juste en train de rigoler, j'ai le droit, non ? 

Onfray fonde sa future psychanalyse sur la pensée de Nietzche - et c'est toujours intéressant de lire ce qu'il en dit. Mais on le prend la main dans le pot de confiture. On se rappelle (si on a lu soit "Le crépuscule", soit les articles qui y sont consacrés sur mon blog) la critique très juste d'Onfray sur les mécanismes freudiens de l'inconscient, genre renversement, inversion, clivage et compagnie. Ces mécanismes permettent d'interpréter n'importe quoi et de faire coller ce n'importe quoi avec la thèse du psychanalyste-interprète (c'est mon image du puzzle de carrés gris). Or, Onfray se sert d'un de ces mécanismes pour argumenter :
"Freud a eu toute sa vie la plus grande répulsion pour Nietzsche, de ces répulsions tellement fortes qu’elles cachent évidemment une fascination travestie."

Je ne dis pas qu'il a tort dans sa conclusion. Je ne dis pas non plus que le mécanisme n'existe pas. Mais je pense simplement qu'il faut être plus prudent, et peut-être moins excessif ("fascination") : quelle autre preuve a Onfray de la "répulsion" de Freud à l'égard de Nietzsche, à part le fait qu'il a acheté les œuvres complètes dans sa jeunesse ?

On trouve encore une manifestation de cette absence de rigueur dans la phrase suivante : "Le mouvement naturel conduit chacun […] à refuser, récuser, refouler un souvenir associé à un affect pénible."

Là encore, le choix des termes n'est pas forcément très heureux : le refoulement dont parle Onfray dans un livre sur (et contre) Freud, le moins qu'on puisse dire, c'est que ça prête à confusion ! Quant à "refuser, récuser"… Est-ce qu'on ne trouvera pas à l'inverse des gens qui se rappelleront d'autant plus vivement que l'affect a été pénible, mais garderont le silence ? La question est : finalement, Onfray fait-il du Freud ou non ? J'ai déjà répondu ailleurs à cette question... oui !

Onfray s'appuie sur l'Homme Neuronal de J.P. Changeux pour illustrer sa volonté d'ancrer la nouvelle psychanalyse dans le neurologique. Belle référence… mais obsolète, car imprégnée d'un mécanicisme sur lequel on a évolué. Pourquoi ne pas utiliser les ouvrages récents de cognitivistes ? Mais il y a un autre problème :
"La grande leçon de L’Homme neuronal ? La matière neuronale est une cire vierge au moment de sa constitution fœtale : on découvrira donc dans l’inconscient ce qui s’y sera trouvé mis de façon ontogénétique, individuelle et singulière."

Mais non, mon cher Michel ! Faut suivre ! Le cerveau humain n'est pas une cire vierge. Ce n'est pas une "blank slate", et cela a été largement démontré (cf. l'ouvrage magistral de Pinker).

Plus loin, Onfray insiste : "La construction de soi comme une identité solide dispense de ressentir un jour le besoin d’une thérapie : c’est toujours une âme défaite qui éprouve le besoin d’une aide."
Où est passée la dimension organique des maladies mentales ? Évaporée. Le bon docteur Onfray vous prescrit "une philosophie de la prévention de l’âme en désordre" et tout va rentrer dans l'ordre. Ah, j'oubliais ! L'idéologie progressiste de la thérapie non freudienne "fait de la libération sexuelle et d’une pratique sexuelle épanouie en dehors du dispositif judéo-chrétien l’une des voies d’accès à l’effacement de nombre de pathologies existentielles."

Voilà sans doute comment Onfray construit la science (et la médecine). J'ai connu plus expérimental.
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Après Changeux, voici Antiphon d'Athène, Vème siècle avant J.C. Onfray s'en sert pour dire que Freud a été précédé depuis bien longtemps dans sa technique de "recours au récit du sujet", bref, la thérapie par la parole. Il dit d'Antiphon qu'il "avait inventé la psychanalyse" (on ne sait pas au début si l'italique d'Onfray veut dire qu'il plaisante ; on verra plus loin que non, car il persiste).

Selon un auteur dont l'identité n'est pas formellement établie, "A Corinthe, il [Antiphon] s’installa près de l’agora et fit savoir, par des libelles, qu’il pouvait, au cours d’entretiens, soigner ceux qui étaient dans l’affliction ; une fois connues les causes de la souffrance, il soulageait les malades par des paroles de consolation."

Onfray en déduit immédiatement qu'un philosophe "se fait donc payer pour soigner par la parole des gens qui souffrent…" Un peu plus bas, Onfray écrit (toujours en italique puis en normal) que "la conscientisation d’un mal par la verbalisation induit sa disparition…Voici donc le noyau dur de la psychanalyse".

Qui a écrit quoi ? Il me semble que c'est bien Onfray lui-même qui parle, et interprète outrageusement des écrits intéressants, certes, mais qui ne veulent dire que ce qu'ils disent. Je passe sur d'autres gloses sur l'interprétation des rêves, toujours par le même Antiphon, personnage qui avait manifestement le dos large, et les cheveux longs à force de se les faire tirer.

Montaigne a aussi les honneurs du livre. Lui aussi va pouvoir se faire une queue de cheval. Surtout quand on lit que son concept de "purgation de la cervelle" évoque la cure analytique. Idée que je n'ai retrouvée qu'une seule fois dans les essais, sans explication, quasiment comme une plaisanterie (livre II chap.37)

Non, non, non ! On aime bien l'énergie, la force de Michel Onfray, la générosité, la sincérité, une certaine pureté et ingénuité (je crois), l'iconoclasme de bon aloi. Mais là, non, vraiment non. Peut-être écrit sous le coup de la colère et de la douleur en réponse aux psychanalystes (qui ont dû se montrer bien orduriers), ce petit livre était de trop. Ou alors, je n'ai rien compris !