mercredi 24 août 2016

La vie turbulente d’un anglais excentrique en Amérique


Chicago, East Garfield : une fille en or massif...

Quel est donc cet anglais qui mène une vie si turbulente ? Un sujet de sa Gracieuse Majesté ? Non. Je l’ai entendu parlé dans le Bronx, ou à Sacks cinquième avenue - très snob. A Santa Monica ou sur Venice beach - branché. Dans la zone black de Detroit - détruit. Au fin fond de la Virginie, au milieu des rednecks, et à Mobile, Alabama - roots. A chaque fois, il portait un accoutrement différent, j’avais de la peine à le reconnaître, à le comprendre.

Je sais bien qu’il mène une vie de bâton de chaise. Il s’enrichit dans les prisons. Il se déforme dans les suburbs. Il se gonfle à Wall Street. Il s’étire dans le cercle des poètes disparus. On dit qu’il est malmené de toute part, mais en réalité, il aime - il adore. Parce que l’anglais des États-Unis est une langue qui vit, il est voué à évoluer en permanence. Grammaire autant que vocabulaire.

Pourquoi en parler aujourd’hui ? Parce que je viens de terminer "Le sens du style", de Steven Pinker. De cet auteur, c’est le troisième livre que je lis. J’ai déjà fait une recension élogieuse de The Blank Slate, L'ardoise vierge qui parle de l'inné et de l'acquis, et je cite souvent le second, The Better Angels of our Nature qui traite de la diminution de la violence dans le monde, point de vue paradoxal mais parfaitement étayé.

Le sens du style a été publié en 2014. Son titre complet est The Sense of Style - The Thinking Person’s Guide to Writing in the 21st Century : le sens du style - guide d’écriture au 21°siècle à l’usage de celui qui réfléchit. Il n’a pas été traduit en français.

Il concerne tous ceux qui doivent rendre des rapports et publier des articles, qui écrivent des blogs ou des journaux, bref, diffusent de l'information. Mais, dit Pinker, la fiction consistant à recréer un monde intelligible au lecteur, le livre sera aussi utile au romancier.

Comme les précédents, ce livre est remarquable. Il est clair, didactique, étayé, et se démarque des livres de correction grammaticale, ou des ouvrages de style qui donnent des recettes et enferment le rédacteur dans un système fermé. On respire un air nouveau.

The Sense of Style n’a pas le même thème que The writer’s journey, de Christopher Vogler, ouvrage de référence (mais pourtant bien médiocre) pour apprendre à écrire des scénarii et des romans.

Il y a deux fils conducteurs dans The Sense of Style.

Redneck and Redskin in a bar, Three Rivers, California
D’abord, le rédacteur doit toujours écrire en ayant son lecteur en tête. Il le fait rarement dans la réalité (et tu as déjà expérimenté ces livres imbitables qui se parlent à eux-même). Ce n’est pas par élitisme que l’auteur est obscur. Il est plein de son sujet, il y réfléchit depuis des mois sinon des années, il n’arrive pas à imaginer que le lecteur n’en sache pas (presque) autant que lui. Il émets ses idées comme si ce lecteur nageait avec aisance dans sa pensée et pouvait en percevoir toutes les articulations.

Il a tout faux. L’art du rédacteur consiste à transcrire en langue universelle, ou du moins adaptée au niveau du lecteur, sa pensée personnelle qui est passée par d’innombrables raccourcis, résultat de sa formation et de sa familiarité avec le sujet. Le rédacteur doit donc faire l’opération inverse, et développer complètement cette pensée pour qu’elle soit accessible. Pinker, psychologue cognitiviste, explique et donne les solutions.

Il détaille les principales erreurs commises par le rédacteur inattentif à l’échelle de la phrase, du paragraphe et du chapitre. Ce ne sont pas forcément des erreurs de syntaxe. Exemple : les passages répétés de la forme active à la forme passive (et inversement) sont permis, mais aboutissent à des coups de freins, des retours en arrière dans la pensée du lecteur, ce qui rend la lecture pénible.

Ailleurs, l’absence de coordination logique, mais aussi l’excès de coordinateurs dans les phrases égarent le lecteur. Ou bien le fait d’utiliser des mots distincts pour désigner un même concept, vieille règle d’élégance stylistique qui veut qu’on n’utilise pas deux fois le même mot dans un même paragraphe. Or, en présence de deux mots différents, le lecteur peut légitimement penser qu’il s’agit de deux concepts différents.

A chaque fois, Pinker donne des exemples, avec en vis-à-vis la forme corrigée : le contraste est saisissant, on voit où est la faute, et on comprend aussitôt quelle est la solution.

Le second fil conducteur traite de l’usage des règles de grammaires et d’usage. C’est là où interviennent les "Gens qui Pensent". Pinker explique qu’une langue se définit uniquement par l’usage majoritaire qui en est fait à un moment donné. Il n’y a pas de lois gravées dans le marbre. Ce qui doit guider le rédacteur, c’est le souci d’être compris par celui auquel il s’adresse. C'est la règle suprême. Il peut donc puiser dans toutes les formes qui sont répertoriées actuellement actives sur le plan linguistique, même si elles sont contraires au bon usage, à condition qu’elles ne soient pas ambiguës.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de règles. Mais les règles doivent être choisies et adaptées. C’est ainsi que les fameuses règles de concordance de temps - vieux souvenirs de classe d’anglais - sont revisitées par Pinker avec brio. La ponctuation est aussi évoquée, par exemple l’utilisation de guillemets dont on fait aussi un abus ridicule en France ("si vous vous sentez tellement mal en utilisant une expression que vous sentiez le besoin de vous en excuser en la mettant entre guillemets - peut-être devriez-vous vous en passer ?")

Le livre de Pinker est facile à lire - le contraire serait incongru ! Il est souvent drôle, les exemples d’erreurs sont en général comiques. Pour être honnête, je n’ai pas aimé la méthode de l’arbre syntaxique qu’il utilise un moment donné pour faire l’analyse formelle des phrases - je l’ai trouvée un peu indigeste. Mais le résultat de l’analyse et les conclusions étaient toujours pertinents.

Pour qui s’intéresse à la langue anglaise, The Sense of Style est un témoignage sur la vie quotidienne de la langue anglaise outre-Atlantique. Between you and I, c’est passionnant de voir sur quels thèmes s’étripent les anciens et les modernes.  Ah non, il faut dire between you and me ? Quoique… Non ?... Ok ! Et si certain se plaignent, dites-leurs que Jane Austen et moi, nous sommes d’accord ! (tell them that Jane Austen and I think it’s fine). 

Jane Austen, mais aussi Shakespeare, Dickens, Conrad, Melville et Brontë (liste non limitative) sont ainsi mis sur la sellette, et leur usage de telle ou telle forme (that or which ?) montre qu’ils sont parfois beaucoup plus modernes qu'on ne le pense.

Absolument unique… la manière dont Pinker traite du problème que pose "unique", comparé dans le livre au mariage et à la grossesse : on est marié, on est enceinte… et on est unique - on ne peut pas être un peu enceinte, énormément marié et absolument unique ! 

Étonnant aussi la manière dont on s’interroge dans les cénacles féministes sur la création d’un pronom personnel qui ne serait pas neutre (it), mais masculin et féminin à la fois pour éviter l’emploi systématique de "he"et sortir de la règle "the masculine embraces the feminine, even in grammar" : le (genre) masculin embrasse le féminin, même en grammaire ! Si je te dis ce qu'ils ont trouvé, tu ne vas pas me croire : "thon" ! (qui est une contraction de "that one").

Les formes qu’il remet en question, Pinker les utilise au sein même des explications qu’il donne - mais comme en passant, l’air de rien. Puis il se retourne vers toi et te demande : au fait, ça ne t’a pas choqué que j’écrive… Il faut donc lire avec une super attention car c’est un champ de bombes stylistiques : décidément, ce livre est une mine...

Dans le dernier chapitre, on trouvera quelques (courtes) listes de mots avec le sens classique, les glissements sémantiques dont ils sont l’objet, l’opinion d’un panel d’expert, la suggestion de l’auteur. Extrêmement instructif : on comprend d’abord que l’anglais étant bien plus éloigné du latin que le français, il est mal à l’aise avec ses racines ; on comprend aussi que l’anglais et le français évoluent parallèlement, ce qui m’a d’abord étonné - les dérives et les cuirs procèdent d’erreurs, d’inflexions et de gauchissements identiques de part et d’autre de l’Atlantique.

On comprend surtout que puristes et fashion victims des modes linguistiques sont tout aussi sectaires aux États-Unis - je croyais que la France avait la palme de l’extravagance dans ce domaine.

Je sais qu’un livre de style, c’est peu sexy. Mais dans celui de Pinker, la première moitié est directement utile pour écrire en français - une information précieuse dans un style qui ne l’est pas. Le reste passionnera l’amateur de langue anglaise et le philologue. Et 100% sont drôles.

A toi de voir. Mais pour moi, un type qui t’explique que mettre le point avant le guillemet de fin, c’est comme la wardrobe malfunction de Superman qui met son slip par dessus son collant bleu : là, je n’hésite pas, je saute sur le livre !


PS : ...mais si tu n’as pas tiqué en lisant la troisième phrase de ce post (tout en haut, deuxième ligne : "parlé"), tu peux peut-être attendre encore un peu...

New York, in the Bronx

samedi 20 août 2016

Le mythe de l'oligarchie qui nous gouverne

Une sale ploutocrate oligarque en Jaguar à La Baule


Je lis sur un site d’expatriés une description de la situation politique en France aujourd’hui : la démocratie n’existe plus, elle a été confisquée par une oligarchie. Le vote n’est qu’une illusion (il ne faut donc pas voter). Un groupe restreint de ploutocrates dirige les principales banques, les multinationales et donnent ses instructions aux gouvernements à travers des lobbys, des intermédiaires, et des sous-marins qui travaillent dans les gouvernements. Le but de ces ploutocrates est d'exploiter la masse et de récolter les fruits du travail de tous.

Dans un autre post, le même rédacteur décrit l’abrutissement général, avec la télé et le sport, la médiocrité de l’information, montrés là encore comme le résultat d’une action concertée.

Le problème, avec ce genre de constat, c’est qu’il contient une part de vérité qui conduit le lecteur peu regardant à adhérer à des conclusions qui sont fausses.

On peut certainement se poser des questions sur l'exercice de la démocratie. Il faudrait être naïf pour avoir jamais pensé que c’était une panacée : c’est, selon Churchill "le pire des régimes - à l'exception de tous les autres déjà essayés dans le passé".

On peut déplorer à juste titre la concentration imbécile de richesses entre les mains d’un petit groupe - non pas parce qu’ils sont riches, même si c’en est au point où la richesse ne peut même plus améliorer leur vie, mais parce qu’ils confisquent ces richesses à ceux qui en ont vraiment besoin. On peut aussi s’interroger à juste titre sur la collusion entre le pouvoir et l’argent. On peut déplorer l’abrutissement des gens à travers les médias en général.

Le rédacteur du post initial partage manifestement ces interrogations. Il participe souvent, de manière pertinente, documentée, et souvent courageuse - quand je vois qu'il est intervenu, je regarde.

Là où il fait une faute de raisonnement, c’est qu'il écrit qu’il y a complot (j’ai déjà écrit un post sur l'explication neurophysiologique moderne de l'idée de complot ici la-theorie-du-complot). L'illusion consiste à imaginer qu’il y a des marionnettistes qui organisent le monde tel qu’il est, délibérément. Il existe sans aucun doute du cynisme chez ceux qui recherchent le profit maximal sans jamais prendre en compte l’intérêt du producteur ou du consommateur. Mais dans toute cette organisation, il y a aussi la marque du hasard, des petits intérêts de chacun, de la bêtise. Pour re-citer Churchill, "Le meilleur argument contre la démocratie est fourni par une conversation de cinq minutes avec l'électeur moyen."

Cette idée d’une oligarchie maligne, on l’a déjà entendue. De la fin du 19ième siècle au milieu du 20ième : le complot juif international, avec les résultats que l'on sait. C’est une idée non seulement fausse mais dangereuse. Elle encourage la focalisation contre une minorité, et n’a jamais donné de bons résultats. Elle détourne le regard des vraies solutions : des changements dans les structures organisationnelles à l’échelle mondiale, ce qui soulève d'énormes difficultés.

Lorsque j’avais un pied à l’hôpital, et un autre au Ministère en tant qu’expert, j’ai pu constater personnellement le caractère erroné de ce type d’interprétation. Les collègues hospitaliers pensaient que ce qui leur tombait sur la tête était le résultat d'intentions négatives guidées par le Ministère - un plan machiavélique concerté. J'étais bien placé pour voir que c'était la paresse, la bêtise (une bêtise bien particulière, celle qu'engendre le fonctionnement de l'administration, et qui dévaste des intelligences parfois brillantes), l'ignorance, les hasards qui engendraient in fine les décisions.

La bêtise, la paresse, l’ignorance, ce sont des fautes qu’on peut légitimement reprocher à l’administration - trop souvent. Mais la malignité, non. Outre que c’eût été absurde. Les administratifs du Ministère souhaitent au contraire être perçus positivement par la base, et pavent assidûment l’enfer de leurs excellentes intentions. A l’inverse, le manque d’information, la paresse intellectuelle, l’absence d’une vision plus globale que celle de leur établissement conduisait les collègues à des accusations infondées.

Ceci, je l’ai vu personnellement, mais ce n’est qu’un témoignage. Je ferai maintenant appel à la logique et au bon sens pour contrer cette idée d’une oligarchie cynique qui gouvernerait en sous-main, de manière organisée et concertée - idée séduisante par sa simplicité, mais aussi fausse que dangereuse

L’organisation oligarchique censée régir le monde est décrite comme secrète. Il y a des "sous-marins", des intermédiaires, etc. Or, on n’a jamais eu aucune trace de ce type d’organisation, pas même lors des fuites internet majeures ouvertes par des hackers. C'est évidemment impossible de garder secrète une telle organisation. Il y a trop d'intermédiaires impliqués, qui peuvent retourner leur veste, ou pourraient se confesser à l'article de la mort.

Pour que l’organisation fonctionne, il faudrait qu’il y ait des concertations, car tout ne peut pas rester tacite. Or, de ce côté non plus, on n’a jamais eu de scoop sur ce type de rencontre. Je veux bien que la presse soit muselée, mais il y a quand même eu l’affaire du Watergate, celle des ïles Cayman plus récemment. S’il y avait cette concertation et cette organisation, il y en aurait forcément des traces. Or il n’y en a pas.

Car elle n’existe pas.

La situation actuelle est le résultat d’intérêts convergents qui s’additionnent, et non d’une collusion organisée.

La loi d’Occam invite à ne pas chercher d'explications extérieures et plus compliquées, quand les choses peuvent s'expliquer simplement. Cette loi n'est pas absolue, mais c'est en général un bon guide. Elle s’applique ici. Pourquoi imaginer un genre de complot mondialiste quand les choses peuvent s’expliquer par les intérêts particuliers de gens puissants qui s’additionnent ?

Imaginer qu’il existe une ploutocratie organisée qui dirige le monde, c’est comme un réflexe créationniste. Le néo-darwinisme permet de rendre compte de l’apparition des différentes formes de vie sur terre. Imaginer un dieu pour tout expliquer, c’est ajouter une couche inutile. Évidemment, ça plaît à ceux qui cherchent des solutions simples. La science, ce n’est pas facile. L’histoire politique non plus.

Car l’organisation actuelle du monde est le résultat de milliers d’années d’histoire. Les tâtonnements de l’Histoire ont abouti à cette situation. Pas la peine d’imaginer un deus ex machina du genre du SPECTRE, l’ennemi caché contre qui lutte James Bond. Il n’y a pas de volonté maligne. Il y a une poussière de volontés additionnées au hasard qui aboutissent à la situation qu’on observe aujourd'hui.

Le fait de refuser l’idée d’une organisation secrète ploutocratique ne signifie pas qu’on accepte le monde tel qu’il est. Pour lutter contre la concentration anormale des richesses, il n’est pas nécessaire de croire dans cette fable. De même, pour essayer d’améliorer le fonctionnement démocratique.

Au contraire, pour être efficace dans cette lutte, la première chose est de ne pas s’attaquer à un ennemi imaginaire, la seconde de ne pas diffuser des informations erronées.

Sur le site en question, l’auteur conclut : "ce n'est pas à moi de vous apprendre tout ça, tout le monde le sait normalement aujourd'hui c'est un secret de polichinelle."

Typiquement le genre de phrase qui manipule le lecteur. Elle se traduit ainsi : si tu n’adhères pas, c’est que tu es un ignorant (sinon un imbécile), et en tout cas, tu ne fais pas partie de la majorité.

Ah, cette bonne majorité de moutons qui se tiennent chaud !

Irlande - Connemara : Il pleut, il pleut, bergère - Rentrez vos blancs moutons...

samedi 6 août 2016

Peut-on prétendre avoir lu un livre quand on n’en a lu que 12% ?


Assemblée de philosophes délibérant sur la sentence à appliquer à Michel Onfray


Peut-on prétendre avoir lu un livre quand on n’en a lu que 12% ?
Certainement pas. Mais on peut s’en faire une idée, surtout quand on a déjà lu deux ou trois livres du même auteur.

J’ai commencé à lire Cosmos, de Michel Onfray. C’est quelqu'un que j’aime bien. Il appelle Jerphagnon "son vieux maître" - Jerphagnon est l’auteur d’un livre intitulé "Histoire de la Rome antique", livre passionnant, mais aussi humoristique, ce qu’on n’attend pas d’un livre d’histoire aussi érudit : quand Jerphagnon parle des réunions de la Curie, on se croirait aux séances du mardi de l'Assemblée Nationale, avec Charasse au perchoir. C’est à l’honneur d’Onfray de se reconnaître un tel maître. Même si Jerphagnon ne le reconnaîtrait sans doute pas comme son élève : tu es plein d'énergie, mais trop approximatif, Michel...

Onfray a démoli le cadre intellectuel post-soixante-huitard bien pensant de la gauche - tout en étant de gauche (proudhonien et non marxiste, très exactement). Je lui suis redevable de cette libération. Quand je l’ai entendu par hasard sur France-Culture, je me suis soudain senti moins isolé. Être exclu des cercles humano-deuleuzo-freudo-gaucho-intello ne me faisait pas vraiment de la peine. Et encore moins de me sentir rejeté des phratries opposées, dont le soi-disant réalisme masque à peine l’égoïsme, l’absence de vision, de générosité, voire la haine.

Mais quand on est comme moi un extrémiste de l’extrême-centre, on est obligatoirement seul. Il n’y a pas de place pour d’autres, car ils ne pourraient tous occuper le point géométrique qu'est l’extrême-centre. D’ailleurs, s’appuyer un tant soit peu sur la jambe gauche ou la droite vous fait quitter cette position médiane. Être un extrémiste de l’extrême-centre est donc très fatigant. On a quelques compensations. Dont celle de n’être jamais d’accord avec personne, de contredire systématiquement tout le monde et donc d’avoir toujours des discussions animées. Évidemment, ça peut lasser les autres.

La vie d’un extrémiste ne s’arrête pas aux discours. Il est aussi nécessaire d’utiliser des méthodes radicales, terroristes pour se faire entendre. Je l’ai fait, je n’ai pas peur de le dire. Il m’est arrivé de laisser une boîte de camembert dans la poubelle d’une gare (en dehors des grandes périodes d’attentat, pour que mon geste ne soit pas confondu avec celui d’autres groupes extrémistes, ou de farceurs : j’ai quelques notions de communication quand même).

C’était un colis piégé - le piège étant que la boîte était vide. J’avais acheté le camembert dans une grande surface, et pour ne pas être reconnu, j’ai détourné le visage au moment du passage à la caisse, visage largement dissimulé par une écharpe. C'était une caisse automatique, mais on ne sait jamais.

J’ai mangé le camembert sur le parvis du centre commercial. Malgré mon goût prononcé pour le camembert, et le fait de l’avoir choisi parfaitement mûr, j’inscris cet acte comme un sacrifice pour la cause, car un camembert entier sans pain, ça finit par être écœurant (et ça fait grossir). Je me suis demandé s’il fallait laisser le papier du camembert dans la boîte. J’ai voté pour, car le papier ne portait aucune inscription, et envoyait donc un message particulièrement éloquent sur la neutralité extrême-centrique.

Curieusement, on n’a pas parlé de mon attentat au journal télévisé. Sans doute en raison de la charge explosive du message subliminal porté par le papier du camembert. On n'aura pas voulu créer de panique dans la population. J'ai eu la chance de ne pas avoir été pris. Ce qui ajoute sans doute à ma qualité de héros de l’extrême-centre : je suis un héros anonyme.

Mais c’était il y a longtemps. Maintenant, je ne prends plus de risques. Il ne faudrait pas que le mouvement soit décapité.

Revenons à Onfray. Par les coups qu’il a donné à tout ce qui portait une étiquette d’intellectualisme, il m’a fait me sentir moins seul, et je lui en suis reconnaissant. C’est par ailleurs un amateur de Nietzsche, et j’aime aussi ce fou philosophe.

En revanche, ce qui m’a irrité, c’est le titre de son livre. Cosmos, c’est le nom d’un roman de Gombrowicz. Cela fait bien longtemps que je l’ai lu, mais il m’avait fortement impressionné, au point de me faire acheter tout ce que cet auteur avait publié d’autre et qui avait été traduit. Un livre extrêmement étrange et original, absolument superbe (et plein d’une ironie d’extrême-centre justement). Alors circulez, monsieur Onfray, la place est déjà prise. Mais non, il a fallu qu’il vole le titre du chef-d'œuvre.

Comme disait ma grand-mère : c’est pas beau.

Bref, je commence ma lecture. Onfray raconte la mort de son père d’une manière touchante. Très vite, il donne la clé de son livre, en expliquant qu’il préfère Proust à Bergson quand il s’agit de philosopher sur le temps.

On comprend qu’il préfère faire de la littérature (je ne dis pas cela en mauvais part) plutôt que de raisonner comme Kant, Descartes ou Hegel. Ceci explique qu’il consacre un chapitre à la dégustation de vieux crus de Champagne : ontologie concrète et métaphysique appliquée.

A-t-il vraiment senti que "le pralin se mêle rapidement au cédrat et à la figue sèche. Le tout respire sur les notes plus sombres de l’iode et de la tourbe" ? J’en doute un peu, je pense qu’il a été sensible au verbe plus qu’à l’odeur, on ne s’improvise pas expert en vin. Mais pourquoi pas. Les mots sont jolis.

Onfray est certainement moins difficile à lire que Spinoza. Il écrit de manière agréable, bien qu’il lui arrive trop souvent d’être précieux. Son évocation d’un monde virgilien est en phase avec ce que je ressens. Mais on est en pleine nostalgie, même s’il s’en défend. Je m’y plais, et pourtant, j’essaye d’en sortir, car la nostalgie ne fait jamais sens.

J’ai  signalé à maintes reprises la négligence d’Onfray en ce qui concerne les sciences, ce qui le conduit à écrire parfois des énormités. Cosmos n’en est pas exempt. Je lis par exemple : "La vie intra-utérine offre donc déjà une possibilité de dressage neuronal". Sans commentaire.

Malgré le charme de sa prose, j’ai été vite lassé par ses assertions, matraquées sans possibilité de réponse puisqu’elles ne sont soutenues par aucun argument. C'est quand même un florilège de démagogie ou de lieux communs. Quelques citations prises dans les premiers 12% :
"Regarder travailller un jardinier au jour le jour nous en apprend parfois plus que de lire d'interminables livres de philosophie."
Si ce n'est pas se tirer une balle dans le pied !... Ou encore :
"Tout homme peut tirer des leçons sur la marche philosophique du monde en examinant le fonctionnement d'une ruche."
J'aime encore plus celle-ci :
"Le penseur des villes n'arrive pas à la cheville du penseur des champs."
Et pas mauvais non plus dans un genre qui aura bientôt trois siècles :
"La civilisation a donc dénaturé l'animal que nous sommes [...]" 
 
La richesse du langage tient lieu de raisonnement… ce qui me paraît un peu court pour un philosophe. Et un philosophe particulièrement prolifique, plus de quatre-vingts livres... qui s’autorise pourtant à écrire dans les premières pages : "la véritable compréhension se moque bien des mots, du verbe et des discours".

Alors s'il le dit lui-même !

Je ne lirai plus Onfray.



En fuite à moto, après avoir posé mon colis piégé (je me suis trompé de porte sur le périph)