mercredi 5 octobre 2016

Un roman burlesque


Le Pacifique au Canada, du côté de Vancouver : emblème de la pureté écologique


Avec O.N.G., Iegor Gran renoue avec une tradition : celle du récit picaresque d’une bataille dérisoire et grotesque. Tradition aussi vieille que l’affaire des fouaces et les guerres picrocholines de Rabelais. Thème parent du de profondis morpionibus, chant carabin qui raconte l’épopée tragique d’une invasion génitale par une armée de morpions. Parent aussi des combats contre les moulins à vent de Cervantès, de l'antique lutte des grenouilles contre les souris, et de la chronique de Clochemerle. Doit-on en rapprocher le terrible conflit des Shadoks contre les Gibis ? En tout cas, le genre a ses lettres de noblesse.

Comme dans "l’écologie en bas de chez moi" (que je recommande et dont je parle ici), Gran tape sur les ridicules des écologistes, idéalistes passionnés et autres fanatiques de causes morales de la fin du XXième siècle et du XXIième. Cette fois, c’est carrément chez Molière qu’on lui trouvera des précédents : castigat ridendo mores - Gran corrige les mœurs en riant.

Dans la nomenclature psychiatrique française traditionnelle, l’idéalisme passionné est inclus dans le groupe des paranoïas, qualifiées de "folies raisonnantes" et de "psychoses persuasives" par les auteurs classiques. Gran ne prend pas de front le grand tableau clinique qui menait à l’asile, mais en présente des formes mineures, d’autant plus redoutables qu’elles semblent banales.

On aurait tort de prendre de haut ce petit livre et de le considérer comme une simple pochade. La charge porte au-delà des toquades du moment. Je suis persuadé que ce livre subtil sous des dehors burlesques, écrit dans un style très épuré, continuera de distraire dans cinquante ans. Il fait œuvre d’hygiène et devrait être reconnu d’utilité publique...

Maintenant, tu devines quelle critique on fera à la critique. On dira - à juste titre - qu’il n’est pas mauvais que des jeunes et moins jeunes embrassent de grandes causes, soutiennent des valeurs morales, s’engagent, se dévouent, prennent conscience... Ce serait faire un mauvais procès à Gran que considérer ces élans comme la cible de ses sarcasmes. Gran se moque des excès, des contradictions et des errements de certains courants idéologiques, et met en scène des individus aux profils psychologiques particuliers, mais bien reconnaissables, et les moutons qu’ils recrutent.

Les fondements de l’écologie et ceux de grandes causes humanitaires ne sont pas remis en cause dans son livre : ils n’y sont même pas évoqués, et chacun reste libre d’en penser ce qu’il veut - et de n’en penser pas moins !

De même, Molière n’attaquait pas la religion quand il a écrit Tartuffe. A mon sens, le livre de Gran mérite l’honneur de ce prestigieux parallèle.