dimanche 9 octobre 2016

Une belle américaine



Sinistres prisons anglaises...


Tout le monde a lu ou au moins entendu parler de Robinson Crusoé. Je viens de terminer un autre livre du même auteur, Daniel Defoe, et je suis agréablement surpris. Non que Robinson ait démérité. Mais Moll Flanders a de grosses qualités et semble injustement laissé dans l'ombre.

Cette Moll est une pauvre fille, abandonnée par sa mère à la naissance, qui va essayer de faire son chemin dans la vie. Elle est belle, elle est sensuelle et cède volontiers aux avances des hommes, elle a de moins en moins de scrupules au fur et à mesure qu'elle avance en âge... Mais elle n'a pas de chance, et se retrouve plusieurs fois dans des situations intenables. Au début de sa vie d'adulte, c'est presque Justine ou les malheurs de la vertu. Engluée dans des problèmes presque insolubles, elle va descendre la pente de l'honorabilité...

Histoire particulièrement intéressante qui nous montre l'Angleterre vers les années 1680 (en fait, la fin du récit est datée de 1683 mais le livre a été publié en 1722). Spectacle fascinant ! Les États-Unis d'Amérique n'ont pas encore fait sécession, et l'Angleterre envoie ses forçat en Virginie. Moll y fera deux voyages et s'y installera pour un temps. Le second voyage est forcé... Il faut dire que la justice est sommaire et les peines infligées sont terribles. Le vol est puni de pendaison, et il suffit de deux témoins pour l'accréditer. Et si la mauvaiseté de l'inculpé est avérée, il risque d'être brûlé vif, traitement qui semble effrayer les plus endurcis. La description de la fameuse prison de Newgate, à Londres, fait apparaître celle d'Orange is the new black comme un lieu de délices.

Dans cet Angleterre primitive et brutale, l'argent facilite beaucoup les choses - trop. Les femmes n'ont guère d'autre moyen de survivre que de se marier. Coucher hors mariage n'est pas mieux vu que de se prostituer - et rapporte - revenu bien instable ! Toutes vivent dans la crainte de tomber enceinte - car évidemment, il n'y a pas de contraception. L'avortement est réprouvé, mais les faiseuses d'anges ne sont pas rares. De toute manière, le nombre d'enfants qui survivent est infime. D'autant qu'ils sont souvent confiés à des nourrice dont l'intérêt n'est pas la conservation de l'enfant lorsqu'elles ne sont payées qu'au moment où elles le prennent en charge. On peut même faire tuer l'enfant à sa naissance - l'opération n'est pas présentée comme telle mais le résultat est le même.

La société anglaise est fortement cloisonnée et la fortune, les espérances sont les seuls critères par lesquels on y est jugé. On voit l'importance ce certains métiers - les fondeurs d'argenterie de table, les drapiers... On vole des pièces de tissu et de broderie qui valent de l'or. On fait aussi de la contrebande avec les Pays-Bas, car certaines soies en provenance d'outre-manche sont interdites à l'importation. Defoe nous promène agréablement dans l'époque. Mais ne dit pas grand-chose de la religion, sujet qu'on devine tabou.

Moll traverse sa vie chaotique aidée de protecteurs charitables, d'amis hommes et femmes, d'amants dont elle salue l'élégance d'esprit et de conduite ou l'honnêteté. Ses relations à autrui sont tout en nuances, et les révélations qu'elle doit parfois faire donnent lieu à d'interminables hésitations, discussions, progressions très bien racontées par Defoe. Le personnage a une incontestable épaisseur. Moll a d'ailleurs assez d'insight pour bien distinguer le regret et le remords... qui ne l'obsède pas trop ! Quant à la morale de l'histoire... Defoe n'en a cure, comme le montrent les dernières années de la vie de son héroïne. Intéressant, ce Defoe - on aurait bien voulu le connaître ! Madame Bovary, c'est moi, disait Flaubert...

J'ai lu ce livre en traduction - l'ancienneté de la langue m'a fait peur et je n'ai fait que parcourir la version originale. Le traducteur, Marcel Schwob, est un curieux personnage de la vie littéraire française. Mort à 35 ans en 1905, il n'a pas laissé d’œuvre, sinon des traductions et des critiques. Malheureusement, sa traduction de Moll Flanders, pour être fidèle, n'en est pas moins médiocre - ou bien datée. A sa décharge, la prose de Defoe ne paraît pas un modèle de fluidité, même si elle est plus lisible que je ne le pensais. Je suis bien certain qu'il existe des traductions modernes, qui permettent de profiter au mieux du récit des aventures de cette attachante héroïne.

La question qui se pose quand on a posé le livre et qu'on essaye d'en juger, est toute simple : ai-je bien compris ce dont il s'agissait ? Ai-je été suffisamment choqué par cette narration, malgré ma méconnaissance des mœurs de l'époque ? Ai-je perçu très exactement la dimension aventureuse de cette vie - alors que je n'ai aucun repère pour comparer avec la vie de gens ordinaire ? Puis-je comparer avec la France de la même période ? Non bien sûr. Je suis incapable de lire comme l'ont lu les contemporains de Defoe. Et je suis sans doute loin de comprendre le drame personnel que vit Moll, dont on ne sait ce qu'elle-même en conclut.

Mais cela n'ôte rien au plaisir que j'ai eu à suivre ses pas, faire un voyage dans la machine à remonter le temps... et constater que l'Europe d'il y a trois siècles était aussi barbare que le khalifat qu'on qualifie de moyenâgeux... on fait donc une erreur de plusieurs siècles : la barbarie, on en sort tout juste !


Un pub qui semblerait un miracle de modernité au temps de Moll. Pourtant, je peux vous dire...