samedi 31 décembre 2016

Et si les schizos avaient raison ?


Gosse, on rêve d'être pompier, docteur, président. On rêve jamais d'être administratif.

Je vais te raconter une histoire vraie. Un jour, il y a un mec qui reçoit un mail d'une administration qu'on va appeler Hun, à laquelle il envoie des trucs - pas important de savoir quoi, c'est juste son job. Allez, on va dire qu'il envoie des caramels mous.

Le mail de l'administration Hun lui reproche d'être en retard. Neutre et laconique, le mec répond que oui, mais que c'est l'administration Dheux qui est à l'origine du retard, parce qu'elle n'est pas ponctuelle et qu'il dépend de cette administration pour envoyer ses caramels mous.

Le retard de Dheux, c'est vrai, je le sais, j'ai vu. Et je le connais, ce mec.

Le mec reçoit alors un mail moralisateur de l'administration Hun. Ce mail dit qu'il faut être à l'heure, que c'est l'intérêt de la France, que c'est beau, que c'est bon, que ça fait des guilis, que c'est Versailles et un bar beurre blanc réunis. Et qu'il faut avoir le petit doigt sur la couture du pantalon quand on envoie des caramels mous. Avec des détails qui montrent que l'administration Hun ne connaît rien aux contraintes de ceux qui envoient des caramels mous - dur métier s'il en est.

Comme le mec n'aime pas se faire monter sur ses blue suede shoes, il répond. Mais il se retient - soft : il répond juste que la réponse de Hun l'a fait rire. Il imagine l'administrative (c'est une femme en l'occurrence), avec ses petits principes et ses certitudes, la photo de son jules et de sa fille sur son bureau. Et la tasse de café vide posée à côté de son cerveau vide, lui aussi. Tu visualises ? Ou tu veux que je te fasse un dessin ?

Et ensuite, il imagine sa tête quand elle lit son mail : "Vous m'avez bien fait rire ! Merci !" La stupéfaction, l'indignation, la vexation : comment, c'est comme ça qu'on traite l'immense personne que je suis ! Car je n'ai pas l'air, mais je suis très importante. Et tout ce que je dis et fait est très sérieux...

Ça le fait vraiment rire de penser à la surprise de la fille, elle a dû se retrouver comme une poule qui trouve un couteau. Mais le jour même, il reçoit un mail de la cheffesse. Ouaille ! DE LA CHEFFESSE ! Un mail très sérieux, qui dit que tout ce qu'a dit la première administrative, c'est que du bon, du vrai et du nanan. Le ton est franchement agressif, moralisateur, déplaisant.

Alors le mec se dit qu'il va répondre et démonter facilement les arguments des deux péronnelles. Mais entretemps, il croise son coloc et ne peut s'empêcher de raconter l'affaire. Il faut dire que ça l'étouffe un peu : il fait bien son boulot, il n'emmerde personne, et voilà qu'une conne se permet de lui souffler dans les bronches. Elle mérite une leçon, non ? Ou alors il n'y a pas de justice sur cette basse terre.

L'autre est un gars prudent. Il lui dit que les péronnelles sont des connes, et que plus elles sont connes, plus elles sont dangereuses. Y a-t-il un danger pour lui ? Oui, il pourrait avoir des difficultés, et se trouver bêtement privé d'une ressource non négligeable. Ce serait con de perdre ce pognon juste pour avoir le plaisir de gueuler - sans pouvoir convaincre : car bien sûr, elles sont trop connes pour comprendre ! Le gars est persuasif, et le mec du départ décide de la mettre en veilleuse.

Un peu de temps passe. Et là, survient une conjoncture qui change la donne : la nouvelle situation permettrait facilement de moucher les péronnelles de l'administration. Le mec du départ a déjà écrit le mail qu'il veut envoyer : neutre et poli, mais avec un pH de 3. Son coloc, une fois encore, lui dit de n'en rien faire. Car le risque reste toujours aussi grand. Tort ou pas tort, une conne administrative reste une conne potentiellement dangereuse : c'est vindicatif comme un roquet, cette espèce, et plein de poison comme un poisson-pierre. Alors le mec du départ rouscaille. C'est quand même pas normal de courber l'échine quand on a raison, si ?

Ça se chicorne dur.

Quand arrive un troisième dude, lui aussi coloc, qui était parti en vacances. Il a une solution. Pour calmer le mec en conflit, il lui fait raconter son histoire, il lui dit qu'il va en faire un petit post et le publier sur un blog. Le mec en conflit se calme - l'idée du blog lui plaît. Et le deuxième coloc est content, parce qu'il n'y aura pas d'affrontement.

Les trois mecs, tu l'as compris, c'est des circuits de mon cerveau. Je les ai écoutés se chamailler sans broncher. En vieillissant, je suis devenu un peu plus sage - même si j'ai encore une énorme marge de progression.

Les schizos, il ont aussi la perception de plusieurs interlocuteurs dans la tête. Bon, ok, c'est pas pareil, ils ont carrément des hallus. Et ils souffrent. Et surtout, ils perdent le contact avec la réalité commune. Mais quand même, la manière multiple dont ils se décrivent me trouble. On serait tous plus ou moins un peu schizophrène ?


Bien plus riant et gai que le travail administratif

vendredi 30 décembre 2016

C'est (vraiment?) moi qui décide


La vie sexuelle débridée des campus américains

En lisant le titre français de ce livre, je ne peux m'empêcher de penser au titre de Gazzaniga, "Who is the boss", un livre que j'ai largement commenté (ici sur ce blog) et qui n'est pas sans relation avec "C'est (vraiment ?) moi qui décide". Le titre anglais est plus intéressant : "Predictably irrational" car il donne en deux mots deux informations surprenantes : nous prenons sans arrêt des décisions irrationnelles en croyant agir de façon raisonnée  - et le pire est que cette absence de logique est parfaitement prévisible.

Le livre est écrit par Dan Ariely, un psychologue israélo-américain. Il décrit nos choix aberrants dans la vie de tous les jours. Puis il argumente en décrivant des expérimentations souvent amusantes pratiquées sur des étudiants dans des universités américaines - qui sont en fait plus ou moins des tests de manipulation. C'est concret. Ça se laisse bien lire.

C'est aussi un peu bordélique. On trouve des phrases qui font rigoler, du genre (je simplifie) : si ce ne sont pas mes goûts qui déterminent mes comportements d'acheteur, pourquoi prétendre que le commerce va accroître mon bonheur ? Et de conclure que le gouvernement doit jouer un rôle plus important dans la régulation de certaines activités au risque de brider la libre entreprise. Pas vraiment dans le sens des dernières élections américaines…

Après avoir évoqué la technique qui consiste à mettre sa carte de crédit dans un verre d'eau placé au congélateur, Ariely raconte comment les banques pourraient programmer très facilement les cartes de crédit pour qu'on ne fasse pas n'importe quoi avec - et donc comment elles pourraient perdre des milliards : ça va certainement les intéresser.

On le comprend, ce n'est pas un livre de science, c'est un livre grand public. Certainement pas une excuse pour manquer de rigueur scientifique. Nous n'en savons pas assez sur les expériences, nous n'avons pas les effectifs, ni les probabilités calculées : pas de problème. Mais parfois, le raisonnement n'est pas complet, il esquive des interprétations qui pourraient mettre par terre les conclusions.

Si tu veux, je t'explique ce qui me chagrine :

a/ Ariely veut voir si on a des opinions différentes dans le domaine sexuel selon qu'on soit excité sexuellement ou non. Une des questions : si vous étiez avec une fille super, sur le point de passer à l'acte, et aucune capote disponible, iriez-vous jusqu'à sauter le pas ? Bien sûr, il y a plus de réponses positives si celui qui répond est en train de regarder du porno que s'il lit les confessions de Saint Augustin. Ariely en déduit que notre arbre décisionnel varie selon l'état d'esprit dans lequel on se trouve. Pas tout à fait d'accord. L'information reçue est déclarative. On peut imaginer que l'étudiant interviewé (même par écrit) essaye de donner une bonne idée de lui-même à froid. Qu'il y a une forme de mensonge. Mais qu'en réalité, il sait très bien qu'il sauterait la fille sans capote si l'alternative était l'abstinence. L'excitation sexuelle lui permet de dire qu'il le ferait joue un rôle de désinhibition pour de l'enquête. Bien sûr, la possibilité pour qu'il croie réellement ce qu'il dit (à savoir qu'il ne va pas le faire) existe quand il répond à froid. Mais ce n'est pas la seule. La méthodologie d'Ariely n'est pas parfaite.

b/ Ariely constitue deux échantillons d'étudiants qui ont acheté des traitements contre le rhume, certains déclarant avoir acheté des remèdes discount, d'autres au prix normal. Il les interroge ensuite et constate que ceux qui ont payé le prix fort ont eu des résultats ressentis meilleurs que ceux qui ont acheté les discounts. Ok. Mais d'abord, le critère de tri des étudiants est déclaratif. On pourrait imaginer que certains aient eu honte de dire qu'ils avaient acheté des remèdes discount et donc menti, ce qui aurait modifié l'échantillonnage. Mais surtout, qui dit que le fait d'acheter des produits discount et et celui d'être moins positif sur les résultats du traitement ne sont pas deux variables liées et qu'il n'y a pas un biais de recrutement ? Une meilleure méthodologie aurait exigé que les étudiants recevant l'un ou l'autre des traitements soient tirés au sort, et non qu'ils choisissent eux-mêmes leur traitement.

Si j'avais tous les détails de l'expérimentation, j'abonderais sans doute dans le sens d'Ariely. Mais là, j'ai le doute. Tu me diras qu'il met les références de ses articles en fin de bouquin. La flemme. J'en ai regardé un. De loin, ça paraît sérieux, mais il faudrait plusieurs heures pour vérifier.

Au fait, je cherchais la source d'une expérimentation qu'il aurait faite à Hong Kong. L'histoire est assez intéressante. En effet, partant de l'idée que les asiatiques ont culturellement une tendance à adopter des choix uniformes quand ils sont en groupe, alors que les occidentaux tentent au contraire de se différencier, Ariely serait parti là bas conduire un test. Malheureusement, pas de référence sur cette expérimentation - et surtout, pas de référence sur cette différence culturelle.

On trouve parfois dans ce livre des termes psychanalytiques dont on se demande un peu ce qu'ils font là : les notions de Ça, de Surmoi débarquent sans justifications. Un peu comme si Ariely faisait référence à la théologie papoue et glissait ça et là quelques expressions de la terminologie qu'elle emploie. Ça n'apporte rien aux démonstrations.

Au total, le livre est agréable, mais pas très puissant. Je pardonne quand je lis la phrase suivante : "Il ressort de nos expériences que les modèles de comportement sont peut-être à repenser. L'être humain pourrait bien être un conglomérat de moi multiples."

Tu vois, Dan, tu peux quand tu veux !

Vue antéro-septale du cerveau d'une femme ayant des idées érotiques (obtenue par tomographie par émission de positons)


mercredi 28 décembre 2016

Westworld : avant le canard à l'orange, que dirais-tu d'une salade de crabe à la mangue ?



Le grand Yul en pleine action

Un lecteur de mon post sur Westworld a aimablement attiré mon attention sur un film sorti en 1973 et intitulé Mondwest dans sa version française - donc Westworld en V.O. Qu'il en soit béni ! Car on tient là la version 1.0 de la série.

Le film a été écrit et réalisé par Michael Crichton, l'auteur de Jurassic Park. Apparemment, le thème des scientifiques qui déconnent, ça le tient !

Le sujet est identique, et le film montre trois parcs de loisirs différents : outre le far-west, il y a le moyen-âge et Pompéï avant sa destruction (79 après J.C.). Tous peuplés de robots humanoïdes à la disposition des visiteurs, sous contrôle d'une équipe de techniciens et de scientifiques.

Comme dans la v2.0, on passe sans transition des murs tapissés de bandes magnétiques de la salle de commande aux décors vieillots voire antiques du parc : toujours le plaisir du salé-sucré...

On est content de retrouver la gueule de méchant de Yul Brunner. On a aussi droit à quelques bribes d'humour, totalement disparu dans la v.2. Avec la bagarre de saloon par exemple, on sent que le réalisateur s'est fait plaisir !

Évidemment, en 44 ans, les moyens techniques ont complètement changé. Mais les truquages ne sont pas grotesques. Ce qui fait quand même sourire, c'est la vision artificielle du robot, avec des pixels gros comme des parpaings... Et les énormes ordinateurs ! Il paraît qu'il y a des gens encore en vie qui en ont vu pour de vrai ! (un petit coup de racisme anti-vieux, ça fait pas de mal)

Mais où est l'AZERTY ? Il n'y a pas de p. de traitement de texte, dans cette bécane...?

La grosse différence avec la v.2, c'est qu'il n'a pas d'ambition intellectuelle. Même pas le thème du savant fou. Ni celui de la science utilisée sans précautions. Et surtout, rien sur une possible équivalence cerveau / intelligence artificielle. Ben oui, il s'agit d'un simple thriller de S.F., la spécialité de Crichton.

Si ce film n'avait pas été la v.1 de Westworld, je ne l'aurais jamais vu, et j'aurais pu continuer à vivre. Mais ce film n'est pas nul. Le principe de l'utilisation du robot humanoïde en tant que loisir est quand même un gros fantasme : c'était intéressant d'en donner une illustration.

Et surtout, c'est utile de comprendre la base sur laquelle a été construite notre version actuelle, d'en retrouver les éléments transposés :  presque troublant.

Fortan ? Cobol ? Lisp ? Une noix de coco pour le premier qui trouve !


mardi 27 décembre 2016

Des casquettes indémodables : les Peaky Blinders




J'ai regardé les deux saisons de Peaky Blinders. Si tu n'as pas déjà cherché sur internet, je vais essayer de te traduire le titre assez énigmatique de cette série.

Pour commencer, c'est une série anglaise. Donc ici, peak veut très exactement dire visière (dure) de casquette. Ou la casquette toute entière.

Blinder - un terme d'argot anglais - signifie succès, réussite dans une course - par exemple une course de chevaux, dont il sera question dans la série puisque c'est une histoire de bookmakers. Mais blinder dérive peut-être du verbe blind, qui veut dire aveugler.

Les deux mots associés donneraient quelque chose du genre "les gagnes à visières". Ou bien "les aveugleurs à casquettes". Pas très clair quand même. Mais comme Peaky Blinders est le nom d'une bande de truands qui tripotent dans les courses et toutes sortes de petits trafics, on comprend à peu près. Et mieux encore quand on sait qu'ils cachent des lames de rasoir dans leurs peaks - dans leurs visières, ce qui en fait des armes redoutables.

Peaky Blinders commence deux ans après la fin de la guerre 14, qui a marqué l'esprit les soldats survivants. On se retrouve dans les faubourgs industriels et misérables de Birmingham, patrie de BSA (légendaires motos… ça te dit quelque chose ?) Une famille de gangsters dirigée par le cadet, ancien de la Somme, essaie de survivre et de grimper la hiérarchie du banditisme, dans une Angleterre appauvrie et sordide.

La forme est très classique, tout comme les ressorts de l'intrigue : amour, ambition, loyauté au groupe, trahison, argent, pouvoir, famille. Indémodable. Pas d'effets spéciaux - l'époque ne le veut pas. Pas de mystère, même si l'histoire est parfois haletante - j'ai encore dans les yeux la bataille rangée qui conclut la première saison. Aucun humour - le seul moment où les deux frères rient ensemble n'a rien de drôle.

La bande-son est très soignée, avec des chansons, des voix et des paroles qui vont bien, mais ce n'est pas le genre de musique qui me touche. La reconstitution historique est impressionnante. Les usines, les forges qui jettent des flammes, le gris qui recouvre tout - on se croirait à l'intérieur une vieille photo. Et les modèles de voitures qui évoluent avec les années : subtil, non ? Jusqu'aux accents de faubourg et d'Irlande, à ne pas confondre ! La caméra est efficace, les acteurs sont bons. Mais rien de tout cela ne justifierait une critique vraiment élogieuse. Il n'y a aucune innovation. A la limite, aucune créativité.

J'irais jusqu'à dire qu'on est en permanence dans le poncif psychologique - tu jugeras par toi-même.



- Alors pourquoi étais-tu scotché devant ton écran ?

- Sans doute le plaisir de trouver un beau récit classique. Et parfaitement réalisé. Avec des vrais anglais qui ne disent pas fuck comme à Atlanta, mais fuck off. Et suffisamment de complexité pour rendre la partie intéressante : sur l'échiquier, il y a la police, les irlandais du Sinn Fein, l'IRA, les communistes, les bandes rivales. Assez pour que tu ne puisses jamais deviner d'où va partir le coup suivant.

Avec des configurations éprouvées : l'honorable truand, le policier fourbe, la tante protectrice, le petit frère… : ça fait parfois du bien de ne pas se prendre la tête, et de sentir que ça tourne comme on a envie que ça tourne - bref, de se sentir bien avec l'histoire...

- Un genre de "Misérables" chez les prolos de Birmingham. C'est ça que tu veux dire ?

- Oui… mais dire que Peaky Blinders, c'est "un beau récit",  je reconnais que c'est un peu court, comme explication…

- Alors va plus profond, creuse !...

- Il y a quelque chose dont je n'ai pas parlé. C'est la dimension "justice immanente". Un paradoxe qui marche toujours : le personnage est un truand - comme Jean Valjean. Mais il a des excuses - le traumatisme de la guerre, la misère, la dureté du pouvoir en place. Et il a des qualités : outre qu'il est beau, il a du courage physique, il a le sang-froid élégant de Clint Eastwood, il est intelligent - mieux, il est malin ! Gentil avec ses proches, impitoyable avec ses ennemis, il a aussi une morale : il protège sa famille, il fait du bien à ceux qui l'aiment, parfois contre leur gré. Il récompense le mérite de ceux qui le servent, et il n'a qu'une parole (ou presque).

- C'est la recette la plus éculée du monde pour accrocher le spectateur… ou le lecteur : Hugo l'a fait il y a cent cinquante ans… Remarque, les Misérables, ça se lit encore avec plaisir. Et avant Hugo, tous les contes populaires de tous les pays racontaient déjà comment le pauvre berger avait conquis la princesse, seul contre tous les nobles du royaume.

- Pareil dans tous les films américains où le héros est soit un outsider, soit un ringard, soit un original aux méthodes peu orthodoxes, et qui pourtant réussit. D'Armageddon à Forest Gump, qui ont eu un succès universel. Apparemment, ça t'électrifie un truc dans le lobe frontal, et tu n'y peux rien : tu es forcé d'aimer… Dans ce schéma, le héros n'a jamais de conflit intérieur. Le doute, le débat de conscience, dans le story telling, c'est le niveau au dessus.

- La Reine des Neiges est un bel exemple de ce second niveau, d'autant plus éclatant qu'il rompt avec la tradition des héros positifs de Disney. J'aimerais d'ailleurs savoir ce qu'en comprennent les enfants...

- Alors que le principe de Peaky Blinders est tout simple ! On ne se prend pas la tête… Il faut dire que je sortais de la première saison de Westworld - et sa fin improbable. Et avant, la deuxième saison de Mr. Robot avec les délires du héros où on ne pige rien. Alors oui, Peaky Blinders, ça relaxe, une fois passé le titre imbitable.

- Le mérite, d'une certaine manière, est récompensé, et c'est ça qui fait tilter ton préfrontal… Mais avec cette forme ultra-classique du bandit-héros-méritant, tu ne serais pas en train de nous raconter la fin par hasard ?

- Pas du tout. Tu as toutes les variantes. Le destin malin qui déjoue au final les efforts du héros, ou ses démons personnels qui l'emportent alors qu'il a enfin accompli ses ambitions ; ou encore un vieux coup de morale ou de Loi qui ne veut pas qu'un bandit finisse par triompher ; le Capitole qu'on a fait l'erreur de construire trop près de la roche tarpéienne - connard d'architecte ; bref, une belle fin tragique qui fait pleurer... Ou bien la happy end qui te donne du courage et de l'optimisme pour continuer ta vie de merde. Tout est possible. Et je ne dirai rien. No spoilers !

- Et la seconde saison ?

- Un peu inférieure à la première : l'action met du temps à se rassembler, il y a des invraisemblances, un peu trop de pathos. Cette saison souffre aussi de l'excellence de la première qui lui fait de l'ombre. Mais son finale infernal vaut bien le premier. Elle est parfaitement regardable.




lundi 26 décembre 2016

La crise de conscience du poulpe


Des intellectuels, à ce que disent les cognitivistes.

Tu connais sans doute Franz De Waal. Même si tu n'as pas retenu son nom, tu le connais quand même : c'est lui qui a dirigé nos regards - envieux ! - sur la vie sexuelle exubérante du bonobo, et suscité notre admiration pour les capacités de réconciliation de ce singe convivial avec ses pairs.

J'ai lu plusieurs bouquins de De Waal, toujours avec intérêt, voire fascination pour nos cousins qui ne lisent pas de livres. Je viens de finir le dernier qui date de 2016 : Are we smart enough to know how animals are ? traduit par l'éditeur français sous le titre : Sommes nous trop "bêtes" pour comprendre les animaux.

Par parenthèse, l'éditeur a souligné bêtes par des guillemets : il pense déjà qu'on est trop bêtes pour comprendre ses jeux de mots.

Ce livre est différent des autres. De Waal, je le connaissais comme un primate heureux de vivre parmi ses semblables, zen mais enthousiaste, porté par sa recherche. Là, on sent nettement qu'il a certains primates dans le collimateur. Des primates zoologistes qui ne sont pas du même avis que lui.  Qui rechignent à donner aux animaux la place qui leur revient - et ça lui fait de la peine, à De Waal, le livre est tout mouillé de larmes !

Résultat, il part en croisade, et il en deviendrait presque agressif. Je te rassure, il n'y a pas de noms d'oiseaux dans le livre, juste des noms de singes et de dauphins. Pour élargir son argumentaire, De Waal ne fait plus seulement appel au monde des primates supérieurs, mais à l'ensemble du règne animal. C'est là qu'on rencontre des poissons d'espèces différentes qui forment des associations de malfaiteurs, et un poulpe - ce bon vieux poulpe aux cerveaux multiples, tout droit jailli d'un roman de science-fiction.

Le but de De Waal est de nous faire sortir de notre anthropocentrisme, il ne veut plus que nous jugions des capacités des animaux en fonction des nôtres et de nos réalisations. Et aussi en fonction de notre ego : l'homme n'est pas le roi des animaux, et cette idée profondément ancrée en lui fausse énormément sa perception - y compris dans les expérimentations les plus sérieuses. Un regard plus pénétrant, moins centré sur nous-mêmes permet de découvrir toutes sortes de performances cognitives animales dont on n'avait pas la moindre idée.

"Je vous en donne 72 000, c'est tout ce que ça vaut. Et encore, je suis généreux..."

Le livre rôde autour la notion de conscience chez les animaux comme un pédophile à la sortie d'une école primaire. Mais De Waal prévient tout de suite : c'est un concept trop difficile à définir. Alors il relate des expériences qui tournent autour de cette faculté vague dont nous pensons avoir l'exclusivité : conscience des limites du corps de l'animal, conscience de ce que l'autre animal sait et l'expérience démontre alors que l'animal sait que l'autre sait - alors si tu sais que je sais que tu sais, tu agis en conséquence… Conscience aussi de ce que l'animal ne sait pas, problème de la reconnaissance dans le miroir... Tout cela est passionnant.

Pour décrire ces mécanismes et pour éviter de parler de conscience (et d'intelligence - concept trop protéiforme et donc peu opérationnel), De Waal parle de cognition. Il la définit ainsi : c'est le processus qui transforme les sensations en compréhension de l'environnement, et qui applique ce nouveau savoir de manière adaptée. L'intelligence étant la capacité de mener ce processus à terme avec succès. Est-ce que ça t'aide à t'y retrouver ?

Un argument qui revient à plusieurs reprises, c'est qu'en zoologie, la rupture est l'exception. Ainsi, des animaux de lignées proches ont montré certaine capacité à des degrés divers. Cette capacité n'est pas apparue tout d'un coup dans l'évolution. De la même manière, il serait ainsi très étonnant que la conscience apparaisse brutalement chez l'homme sans exister sous d'autres formes dans d'autres espèces.

Pour expliquer pourquoi ces capacités n'ont pas été mises en évidence par la recherche, De Waal évoque des capacités sensorielles que l'homme n'a pas, le système d'ultra-sons de la chauve-souris par exemple. Dans ce cas, le chercheur doit imaginer des tests permettant de mettre en évidence le processus cognitif qu'emploie l'animal pour utiliser ces perceptions qui nous sont inconnues. Il doit tenir compte de l'Umwelt de l'animal - son monde perceptif spécifique. De Waal évoque l'Umwelt des dauphins, dans lequel les ultra-sons jouent aussi un rôle essentiel. En tenant compte de cet Umwelt, on finira par apprendre que les dauphins s'appellent par leur petit nom.

Franz De Waal a l'honnêteté d'évoquer les nombreuses contradictions dont sa position fait l'objet. Et se défend. Il met en lumière les erreurs techniques qui disqualifient certaines expérimentations alternes dont le résultat contrevient à sa vision - par exemple les expérimentations / comparaisons enfant versus singe, en général menée de manière si partiale qu'elles interdiraient toute conclusion. Mais il n'argumente que pro domo : on ne saura pas quels sont les arguments de ses opposants, il faudrait les lire ailleurs. Tu as le temps ? Moi pas trop, mais j'ai surtout peur qu'ils n'écrivent pas de manière aussi distrayante que De Waal. Ce qui fait que je sors du livre avec un doute - et c'est très bien ainsi.

Je n'ai pas l'intention d'en faire un résumé. J'espère que tu me pardonneras de ne pas situer la cognition par rapport au behaviourisme, à l'éthologie, à la psychologie comparée (dont l'apprentissage est le maître mot - la cognition allant au-delà de l'apprentissage). Hormis la première, ces écoles avancent des positions scientifiques que De Waal veut faire évoluer en les fusionnant avec sa propre thèse, celle de l'existence d'une cognition animale. Tu liras. De Waal termine par une synthèse qui clarifie parfaitement son point de vue. Le livre est limpide si tu le lis avec attention (et encore plus si tu as lu ce post !)

J'ai bu du petit lait en lisant des passages comme : "Et si la théorie de l'esprit ne reposait pas sur une seule grande capacité, mais sur tout un éventail de petites ? […] Pourquoi ne pas décrire le phénomène en termes plus modestes […] L'ironie de l'étude de la cognition animale : si elle revalorise à nos yeux les aptitudes des animaux, elle nous apprend aussi, souvent, à ne pas surestimer notre propre complexité mentale."

Apparemment, la thèse de Franz De Waal s'inscrit bien dans le courant de recherche actuel pour lequel la conscience n'est finalement peut-être qu'un artefact, beaucoup moins important que l'homme ne veut le faire croire. De Waal fait état de plusieurs expériences où des animaux qui n'ont pas cette "conscience" humanoïde sont néanmoins capables de performances élaborées, complexes, impressionnantes d'intelligence, performances cognitives pour reprendre le terme-leitmotiv de son livre.

Si tu es familier de mes écrits, tu sais à quel point j'abonde dans ce sens : conscience, glace sans tain qui interdit de regarder tourner les rouages de notre esprit, fenêtre obscure tournée vers l'extérieur laissant voir quelques ombres de réalité parmi les trompe-l'œil, surestimation délirante de soi... Non, ça, c'est pas De Waal, c'est juste moi.

Selon la bible, personnifie la Connaissance. Les éthologistes lui mettent un bonnet d'âne. Il tient comment?


lundi 19 décembre 2016

Westworld : trop bon, le canard à l'orange !



Fascinante intro de la série qui détourne ici l'ancien logo de Manpower, et donc Léonard de Vinci.
Avec
une musique mystérieuse, un brin dissonante, juste ce qu'il faut.

Tu connais Georges Pérec ? Un écrivain exceptionnel. Et un cruciverbiste de génie. Ce qui se sentait dans ses livres : tout en précision, avec une fin qui te donne le plaisir qu'on prend quand on termine des mots croisés : tout ce qui piquait ta curiosité - au point de te torturer - s'engrène parfaitement. Tout rentre dans l'ordre, tout devient logique. Bref, un (petit) orgasme intellectuel.

C'est peut-être dans "La vie mode d'emploi" qu'on retrouve ces qualités au plus haut degré. Tu l'as lu ? Il faut - absolument, c'est un chef d'œuvre. Et c'est aussi la matrice d'un certain nombre de séries comme Westworld, Game of Thrones, et à un moindre titre Orange is the new black et Lost. Belle paternité…

Je t'explique. Prend les cinq tomes des "Misérables" : au travers des différents tomes, l'aventure reste centrée sur Jean Valjean ou Cosette. Il y a d'autres personnages, qui enrichissent l'action. Mais on peut résumer le livre en disant qu'il raconte linéairement le destin de Jean Valjean et de Cosette. Alors que "La vie mode d'emploi" raconte en simultané la vie de tous les habitants d'un immeuble - avec un mystère central pour relier l'ensemble.

Je n'ai pas souvenir d'un autre roman avec cette construction. Toi, peut-être ?

Ne me dis pas : la trilogie "USA" de Dos Passos. Antérieure de trente ans au roman de Pérec, elle fait bien apparaître de nombreux personnages et destins, mais les interactions entre ces personnages (dont certains sont des célébrités de l'époque) ne sont pas du tout l'essentiel : le roman est avant tout une fresque de l'Amérique.

Ne me dis pas "La recherche du temps perdu". Malgré les cent personnages, le livre raconte l'expérience d'une seule vie, celle de Marcel Proust.

Or, Westworld, comme beaucoup de grosses séries d'aujourd'hui, emprunte à "La vie mode d'emploi" (peut-être sans le savoir), la multiplicité des personnages, des histoires, des destins entrelacés, regroupés dans un seul lieu. On aime ou on n'aime pas cette multiplicité - mais c'est un modèle appelé à se pérenniser. Son gros avantage, c'est que chacun peut s'identifier à l'un ou l'autre des personnages. Et le vivier de personnages va permettre une narration qui peut s'étendre sur dix saisons sans lassitude du spectateur - si l'action est intéressante.

Westworld est une histoire de robots humanoïdes. Pourra-t-on fabriquer des robots ayant toutes les fonctions humaines ? J'en ai déjà parlé plusieurs fois [tu trouveras un de mes posts ici]. Il y a quelques jours, je m'apprêtais même à écrire un complément sur la question suivante : comment reproduire le sentiment de plaisir (ou de bonheur) chez le robot. Car cette idée semble difficile à accepter chez mes amis humains !


Encore une fois, fabriquons un robot ! Intelligence, motivation, initiative et autonomie, il n'y a pas besoin de beaucoup d'imagination pour envisager des solutions. Pour la douleur, il n'y a pas non plus de problème - car le ressenti nociceptif paraît assez univoque. Avoir mal : bien sûr, il n'y a pas que la douleur physique, il y a la peine, la douleur morale, mais c'est proche de la dépression, avec des modèles neurochimiques. En revanche, le plaisir, l'orgasme, et plus généralement l'émotion... c'est là que les gens bloquent.

Pourtant, l'expérience du machine learning nous apprend que :

a/ ce qui peut être difficile à apprendre pour un humain est presque systématiquement facile pour un robot - compter par exemple, reconnaître un visage - l'algorithme de Google s'appuie sur tellement de cas qu'il est plus puissant que le mécanisme cérébral de l'homme ;

b/ en learning, on fait des algorithmes, on teste ; parfois, ça met beaucoup de temps à marcher : on a vu de vieux algorithmes fonctionner après une longue attente, parce qu'enfin la base de données était assez grosse pour qu'il produise un résultat ;

c/ a priori, il n'y a jamais d'obstacle en learning, le plus étonnant est que ça finit par se régler tout seul ;

d/ on pourrait même assimiler le learning à un phénomène émergeant [l'émergence, en étant réducteur, c'est le phénomène qui aboutit à ce qu'un ensemble ait des propriétés qui ne se déduisent pas de celles des parties ; Michael Gazzaniga cite souvent comme exemple le trafic routier, qui possède ses règles propres, règles qu'on ne peut trouver dans ses composants, les voitures.]

Voilà en gros ce que je voulais développer quand - boum ! - j'ai vu la saison 1 de Westworld.

La trame ? Une compagnie dirigée par un vieil homme fait vivre un monde demi-réel. Pourquoi "demi" ? On n'est pas dans le virtuel, ce monde a une réalité physique, une réalité géographique, c'est une enclave du nôtre. Mais la population habituelle de ce monde est un ensemble de robots parfaitement humanoïdes qui interagissent entre eux et avec des visiteurs.

En fait, ce monde est la forme la plus aboutie du classique parc d'attraction. Un parc essentiellement fait pour les adultes, qui plonge les visiteurs à l'époque du Far-West. Les riches clients en quête d'émotions fortes peuvent donner libre cours à leur esprit d'aventure. Ils s'intègrent tout naturellement dans les histoires qui se déroulent en boucle, guerres, trafics - d'autant qu'ils jouissent d'une quasi invincibilité et d'une totale impunité dans ce monde sans lois.

Westworld, c'est aussi une unité de lieu. Lieu double, et tu passes alternativement de l'entreprise high tech avec ses aciers brossés au Far Ouest. J'adore - j'ai toujours aimé le salé-sucré, le canard à l'orange. Mais on ne sort jamais de cet endroit, et c'est un élément fondamental. Alors que dans Orange is the new black , qui est une série structurée comme "La vie mode d'emploi" et qui se déroule essentiellement dans une prison, il y a beaucoup d'histoires, flash-back ou autres, qui se passent à l'extérieur. Mine de rien, Westworld est beaucoup plus concentrationnaire.

Derrière cette énorme machine à divertir, on trouve des scénaristes pour inventer les narrations, des techniciens pour réparer la casse des robots, des ingénieurs, un personnel qualifié où se croisent des ambitions, où rôde l'espionnage industriel. Au sommet, les concepteurs. La série présente les coulisses du parc d'attraction : c'est presque une série dans la série.

On y retrouve les grands thèmes de la science fiction dès qu'elle met en scène des robots :

- Le classique amour (impossible ?) entre un robot et un humain.
- La révolte des robots contre les humains, toujours grondante !
- Le super-robot, plus fort, plus intelligent que les humains. Mais ici, le thème est renouvelé, car c'est le robot lui-même qui peut se remodeler et s'améliorer.
- Le démiurge (dont l'origine est ancienne : le docteur Frankenstein - et sa créature). Dans Westworld, c'est le fondateur de l'entreprise et de son monde de l'Ouest. Avec les questions habituelles : est-il fou ? Certes prodigieusement intelligent, mais… Et quel rapport a-t-il avec sa création ?
- La question que se pose le robot : "suis-je humain ? Si je ne le suis pas, qu'est-ce qui me distingue d'un humain ? J'ai des émotions moi aussi…"
- Et évidemment, pour le spectateur, la question de savoir qui est humain, qui ne l'est pas - le magnifique thème de Blade Runner.

Il y a des hasards auxquels je ne crois pas. Ainsi, le vieux créateur s'appelle Ford - comme le président dans le Meilleur des Mondes (auquel j'ai consacré une étude - c'est vraiment un livre qui compte pour moi). L'un des personnages principaux s'appelle Bernard - et il a incontestablement des points communs avec le Bernard du Meilleur des Mondes, le faux héros mal dans sa peau et mal dans ce monde parfait. Et comme dans le livre de Huxley, Shakespeare est abondamment cité. Dont une citation tirée de The Tempest : "Hell is empty. And all the devils are here" : l'enfer est vide et tous les démons sont ici. Le titre "le Meilleur des Mondes" est tirée de la Tempête, comme la plupart des citations du livre...

Ce rapprochement, c'est une clé que je te donne. Tu verras bien ce que tu peux ouvrir avec…

Le plus étonnant pour moi, c'est que je partage beaucoup de points de vue avancés par le vieux démiurge de Westworld. Je ne peux m'empêcher de le citer. Tu trouveras la traduction en dessous. Par parenthèse, je crois n'avoir laissé passer aucun spoiler dans ce post. Le discours que je vais citer - discours que le démiurge tient à un robot - n'en est pas un, tu peux lire même si tu n'as pas commencé la série.

"The self is a kind of fiction, for hosts and humans alike. It's a story we tell ourselves […]
Your imagined suffering makes you lifelike. Lifelike, but not alive? Pain only exists in the mind. It's always imagined.

So what's the difference between my pain and yours? Between you and me ?  […] The answer always seemed obvious to me. There is no threshold that makes us greater than the sum of our parts, no inflection point at which we become fully alive.

We can't define consciousness because consciousness does not exist. Humans fancy that there's something special about the way we perceive the world, and yet we live in loops as tight and as closed as the hosts do, seldom questioning our choices, content, for the most part, to be told what to do next."

Voici la traduction, pour les russe, japonais ou chinois première langue :

"Le Soi est un genre de fiction, pour les robots comme pour les humains. C'est une histoire que nous nous racontons […] Tes souffrances imaginaires te donnent l'illusion de la vie. L'illusion seulement ? La douleur n'existe que dans l'esprit. C'est toujours un produit imaginaire.

Alors quelle est la différence entre ma douleur et la tienne ? […] La réponse m'a toujours paru évidente. Il n'y a pas de seuil qui nous rende plus grand que la somme de nos parties, il n'y a pas un point d'inflexion au-delà duquel nous serions réellement vivants.

Tu ne peux pas définir la conscience parce que la conscience n'existe pas. Les humains s'imaginent qu'il y a quelque chose de spécial dans la manière dont ils ressentent le monde. Et pourtant, tous vivent dans des répétitions aussi serrées et impossible à briser que les robots : s'interrogeant rarement sur leurs choix, et contents, pour la plupart, de se voir imposer la séquence de leurs actions."

Impressionnant, non ? Assez informé des concepts récents des sciences neurales et de la vision actuelle qu'on a du cerveau humain, le démiurge ! Si tu as lu ma série de post sur le sujet Gazzaniga (que tu peux trouver en cliquant ici), tu comprends à quel point je suis en phase avec lui.

Westworld est une série américaine à gros budget qui veut concurrencer Game of Thrones. Les réalisateurs n'ont mégoté sur rien. Les décors sont magnifiques, la manière de filmer très agréable. C'est beau, souvent fascinant, parfois poignant. C'est riche. On ne s'ennuie pas. Même si la série ne donne pas dans la dentelle psychologique.

Mais le problème, c'est…

Attend, je t'explique. Tu as vu Lost ? Même s'il y a une vague cohérence dans l'histoire, on comprend vite que le but du jeu, c'est de se laisser charmer par les éléments mystérieux qui se succèdent du début à la fin, la dimension presque romantique de la série. Tu lâches prise. Et c'est bon.

Westworld, c'est un peu pareil, mais ce n'est pas charmant. Il y a incontestablement une plus grande cohérence de l'histoire. Le problème, c'est que c'est bien trop compliqué. Obscur. Difficile à suivre si tu veux relier tous les fils. Confus - les trois derniers épisodes surtout. Et limite tiré par les cheveux. N'est pas Perec qui veut.

Alors si tu veux le regarder comme un livre d'images, un récit d'aventures où tu ne comprends pas tout : pas de problème. Tu en prendras plein les yeux si tu accroches à ces histoires de robots au Far West. Moi, j'ai adoré… sauf sur la fin.

Mais bon. Étant donné que le démiurge pense comme moi…

Au fait, ça saigne, un robot ?






Surely you're joking, Mr. Feynman



Californie - Joshua Tree National Park : les filles jouent un rôle important dans la vie de Feynman

Surely you're joking, Mr. Feynman, c'est un livre qui évoque divers aspects de la vie du physicien américain - qui a participé à la conception et la fabrication de la bombe atomique avec Oppenheimer et d'autres (dont un de mes oncles, par parenthèse).

Il s'agit de souvenirs qu'il a raconté à un nommé Leighton, et qui ont été "édités" (sens exact : mis en forme, rédigés ?) par un inconnu, Hutchings. Il semble que Leighton ait été un ami de Feynman, homme de médias de profession. Il aurait interviewé et enregistré Feynman, et le livre serait tiré de ces enregistrements. Quant à Hutchings, impossible de retrouver sa trace, il a trop d'homonymes. J'ai donc préféré lire le livre en anglais - il y avait déjà eu bien assez d'intermédiaires comme ça, sans ajouter un traducteur.

C'est agréable de se trouver associé à la vie du grand homme, d'avoir des détails sur sa participation à la bombe, ses expériences dans les diverses universités qu'il a traversées comme élève et comme professeur, sa manière de penser. Agréable et intéressant. Pas de quoi emporter le livre sur l'île déserte. Mais encourageant à faire de la physique, encore de la physique, toujours de la physique.

Oui, c'est sans doute ça le plus important : la manière de dédramatiser tous les traumatismes que nous avons pu recevoir à l'école et à l'université, du fait de programmes qui ne laissent pas l'élève s'imprégner du problème, mais visent à lui donner les connaissances minimales pour qu'il puisse passer à l'étape suivante. Le cours de l'année prochaine. L'examen. L'université. Sans jamais prendre le plaisir de comprendre tout, à fond, avec les implications et les questions qui se posent tout au bout. Car toi - oui, toi qui me lis en ce moment - tu te l'es posée, la question d'Einstein quand on t'a appris que les corps s'attiraient en fonction de leur masse. Si, je sais, tu t'es demandé comment il était possible d'exercer une force dans le vide, comment on pouvait agir à distance. Ça t'a semblé magique, bizarre... Mais le prof a terminé son cours en disant que Newton était un génie, et il n'avait pas tort. Alors tu t'es dit que oui, sans doute, ta question était stupide. Et c'est là où tu te trompais.

Vraiment dommage.

Au début de l'année où on a commencé à t'enseigner la physique, est-ce que tu n'avais pas la curiosité de voir "comment ça marchait" ? Tout comme tu aurais été intéressé de connaître les trucs utilisés par le magicien du spectacle que tu avais vu le samedi après-midi ? Tout comme tu avais demandé à ton père ou ta mère ce qu'est un nuage, pourquoi il y a des marées, des éclairs et du tonnerre quand il y a un orage ?

Et à la fin de cette première année, tu étais content ? Tu avais tes réponses ?

Et maintenant, tu pourrais facilement calculer l'effort que tu as fait pour monter les vingt-cinq marches d'un chemin de pierres avec ta fille dans ses bras et ton sac photos sur le dos ? Tu as une idée précise de ce qu'est un champ ? Tu as parfaitement compris le "truc" du pendule, dont la période reste identique quelque soit le mouvement du balancier ? Tu peux expliquer facilement pourquoi les électrons - négatifs - ne tombent pas sur le noyau - positif, puisque le plus et le moins s'attirent ? Tu peux calculer quelle force exerce sur moi le paquebot géant dont j'ai vu le lancement à Saint-Nazaire, du fait de sa masse ? Pourtant, ce n'est pas difficile, je sais que tu pourrais le faire. Si on t'avait bien appris la physique.

Oui, je sais bien, on peut vivre sans. Et très bien, même. On peut aussi vivre heureux en pensant que la terre est plate et que le soleil tourne autour. Mais est-ce que ce n'est pas - allez ! au moins un tout petit peu - mieux de savoir que de ne pas savoir ?

Je connais tellement de gens qui me disent qu'ils sont allés en Birmanie, en Mongolie,  en Moldo-Valaquie... Ils sont fiers - à juste titre - de leur curiosité. Ils sont fiers de ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot. Et ils n'auraient pas la curiosité de savoir ce qu'est réellement la table sur laquelle ils s'appuient ? Et la force qui rend si lourd leur sac à dos ? Pourquoi ? Je n'y crois pas. Il faut qu'on les en ait dissuadés.

Le livre de Feynman n'évoque aucun des problèmes que j'ai cité, il n'y a pas la moindre formule ni la moindre explication. Il y a juste une atmosphère. Se poser des questions. Réfléchir. Comprendre. Sans se prendre la tête : juste comme un enfant qui regarde la lune.

Nevada : on y a testé la bombe.


jeudi 15 décembre 2016

Le bric-à-brac de Broca


Dernières nouvelles de Thèbes : le dieu-bélier Knoum souffre d'un oligodendrogliome invasif

J'ai connu un nègre. Ou plutôt, une négresse. Une fille qui écrivait la plus banale liste de courses comme un poème de Baudelaire. Alors imagine un petit mot d'amour ! Honneur à cette profession, si tous les nègres sont comme elle !

Quand le livre d'un non-écrivain est accepté par un éditeur, ce dernier lui adjoint un nègre avec une mission très variable. Parfois simplement lisser, et corriger les fautes. D'autres fois, tout réécrire, voire carrément tout écrire - s'il s'agit des mémoires d'un footballer par exemple. Normal, on dit qu'il a l'intelligence des pieds : essaye d'écrire avec ton pied.

Il paraît qu'après des réécritures quasi-totales, l'auteur (ou soi-disant auteur) continue à affirmer en toute bonne foi qu'il a tout écrit, que l'aide qui a reçu n'a été qu'infime. Et pas seulement les coureurs cyclistes. Des mecs comme toi et moi.

En tout cas, nègre, c'est un métier beaucoup plus varié et infiniment plus intéressant qu'on ne l'imagine. C'est plus qu'honorable, c'est brillant.

Il y a sans doute des auteurs qui refusent toute relecture. Hugues Duffau en ferait-il partie ? Au fait, c'est qui, Hugues Duffau ? Je n'en avais jamais entendu parler jusqu'à la semaine dernière. Et puis on m'a prêté son livre, l'erreur de Broca. Hugues Duffau est un neurochirurgien qui a mis au point une technique intéressante. Je vais t'expliquer le principe.

Il y a des cancers qui infiltrent le cerveau de telle manière qu'on ne peut les réséquer sans enlever un bon morceau de substance grise et de fibres. Jusqu'ici, l'abstention thérapeutique était de règle. Duffau, lui, prend le risque d'intervenir dans certains cas - compliqué d'entrer ici dans le détail des indications / contre-indications.

L'anesthésie est suspendue au milieu de l'intervention. Le patient se réveille (et n'a pas mal : le cerveau n'a pas d'innervation relative à la douleur). Il est alors interrogé, testé de diverses manières. Il doit répondre. Mais si l'application directe d'un courant sur une zone donnée du cerveau perturbe sa réponse, cette zone est alors exclue de l'exérèse - puisqu'on démontre ainsi que la zone stimulée est indispensable au fonctionnement harmonieux du cerveau. De cette manière, par soustractions successives, Duffau définit l'aire dont l'amputation ne laissera pas de séquelles. Et il l'enlève.

Dans son livre - manifestement destiné au grand public - on ne trouve pas de statistiques de résultats. Ce n'est pas un problème. Duffau a reçu des honneurs qui laissent penser qu'il a vraiment fait avancer la technique. C'est sans doute un très bon. Après avoir lu son livre, je lui confierais mon cerveau sans inquiétude.

Mais pas la rédaction de mes mémoires. On trouve en effet des phrases du genre :

L'anesthésiste lui aura injecté une certaine dose de drogues de sorte à l'endormir […]
De sorte à…? Faute d'impression ?

Et de distrayantes maladresses, comme :
…tel un gadget hors de prix qui serait au final l'arbre qui cache la forêt
…moi, chercheur obsédé par la soif de découverte et de soins

Le livre est naïvement auto-hagiographique. Que Duffau se décerne des éloges de manière indirecte après avoir longtemps reçu des insultes d'une communauté médicale conservatiste, cela ne me dérange pas du tout. J'imagine facilement comment il a été reçu par ses confrères. Sans oublier les administrations - l'Assistance Publique de Paris, sans être nommée, en prend pour son grade : rigide, immobiliste, infiniment lourde...

Surtout qu'il fait non seulement évoluer la technique, mais il remet en cause certains dogmes relatifs à la topologie du cerveau. Tu sais, la bosse des maths, et celle de la méchanceté (qui m'empêche de porter des casquettes). En un peu plus évolué quand même. Par ses tests per-opératoires, Duffau a observé que des centres soi-disant immuables, dévolus à certaines fonctions, pouvaient dans une certaine mesure avoir été délocalisés à travers un processus adaptatif du cerveau pour palier les destructions tumorales. Ce qui est magnifique en termes de connaissance, de cartographie cérébrale, et donne l'espoir d'élargir les indications de la chirurgie.

A côté de ça, quand Duffau sort de son sujet, il fait un peu ce qu'il reproche aux autres de faire. Il peut être péremptoire, approximatif, et pas très finaud. On trouve ainsi :

Ainsi il apparaît de plus en plus nettement que l'émotion, trop longtemps laissée pour compte par la communauté scientifique, est un élément constitutif-clé de l'être humain […]

Imagine la tête des psychiatres qui lisent ça ! Mais peut-être Duffau pense-t-il que les psychiatres n'appartiennent pas à la communauté scientifique ? S'il juge des psychiatres français, je ne peux pas vraiment lui donner tort. Mais il y a d'autres pays - aux USA par exemple, ou il y a vraiment du scientifique dans le "psy".

Duffau découvre aussi les causes de l'autisme : tout s'explique de manière réactionnelle par l'incapacité de l'autiste à ressentir autrui. Dommage. Ma concierge l'a précédé dans cette découverte.

Il s'en prend aussi aux transhumanistes - que Wiki définit ainsi : "mouvement culturel et intellectuel international prônant l'usage des sciences et des techniques afin d'améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains." Duffau a l'air de leurs prêter d'étranges ambitions, comme de remplacer l'homme par le robot. Je ne doute pas qu'il y ait une bonne collection d'allumés chez les transhumanistes. Mais à priori, c'est plutôt l'avenir, l'idée de réfléchir à l'homme augmenté - plutôt que de laisser les choses se faire de manière anarchique. Cela me semble un signe de prudence et d'ouverture.

Tout cela est anecdotique. Qu'il n'écrive pas très bien (ou qu'il ait un mauvais nègre). Qu'il apparaisse comme un peu blessé par tout ce que j'imagine qu'il a subi, et que cette adversité ait encouragé chez lui quelques petits travers. Etc. Si je regarde ses accomplissements, il en a fait bien plus que moi pour l'humanité. Alors immense respect.

Je trouve seulement dommage qu'il tourne autour d'un concept essentiel. Essentiel pour bien comprendre le fonctionnement cérébral de l'homme, qui est pourtant l'objet principal de sa recherche.

Ce concept, il tourne autour dans son livre, quand il parle du "cerveau autodidacte", terme qu'il définit comme un cerveau qui, grâce à l'apprentissage, au conditionnement, apprend tout seul, et nous soulage de tâches répétitive. En fait, c'est d'un inconscient dont il parle. Pas un inconscient freudien, tu t'en doutes - j'aurais déjà sorti mon révolver. Mais un fonctionnement inconscient auquel il donne une place secondaire. Tout en lui reconnaissant un rôle énorme, et d'ailleurs souvent nuisible.

De nos jours, tout parle en faveur d'un cerveau autonome, bien plus qu'autodidacte. Un cerveau qui est composite, formé d'un très grand nombre de circuits qui interagissent parfois de manière concurrentielle sinon conflictuelle. Il est autonome par rapport au vécu que nous avons de nous-même, du "je" par lequel nous nous définissons comme individu. Ce cerveau fait ce qu'il veut - souvent à notre insu. Il est gouverné par la mémoire, l'interprétation, le soulagement des douleurs, l'apaisement des envies, la répétition des mêmes. Une machine ultra-sophistiquée à traiter des problèmes. Dont les mécanismes, pour l'essentiel, nous sont cachés. Et où la conscience apparaît plus comme une fenêtre mal éclairée qu'un poste de commandement.

Avec sa vision humaniste de médecin traditionnel - de médecin de famille comme il aime à se qualifier - Duffau se fonde sur une conception vieillotte du fonctionnement cérébral : volonté, conscience, affectivité... Conception qui date d'une cinquantaine d'années, maintenant largement remise en cause. Dommage !


Après analyse histopathologique du prélèvement, confirmation de la présence d'un épithélioma baso-cellulaire du nez, large abrasion de la cloison nasale et érosion de la lèvre supérieure. Chirurgie reconstructrice à envisager ?

mercredi 14 décembre 2016

Einstein vu par Closer


Où ai-je pu prendre cette photo ? En France, sans doute, mais encore ?
Et ça représente quoi exactement ? Qu'est-ce qu'elle fout, la fille ?


Einstein en 3 minutes, c'est le titre d'un livre dont le titre triche à peine. Il s'agit de séquences très brèves sur la vie et l'œuvre du bon Albert. Il se lit donc très vite, en trois fois une heure, sans aspirine.

Ce n'est pas le genre de livre que j'aime, mais il rendra service à ceux qui veulent avoir une "culture d'Einstein". Principaux concepts ? Éléments de vocabulaire ? Comment a-t-il vécu ? Comment est-il mort ? Quelles histoires de fesses peut-on raconter sur lui. Au fait : a-t-il couché avec Marylin ? Le chapitre sur la postérité d'Einstein est parfois surprenant - mais pas inintéressant. Il y a des résumés, des citations, des photos. Les pages tournent vite. C'est agréable.

Évidemment, il n'y a pas beaucoup de place pour des explications dans ce livre. Les concepts sont parachutés - faut juste éviter de ne pas s'en prendre un sur la tête, c'est parfois du lourd.

C'est donc tout l'opposé du livre de Manjit Kumar, "Le grand roman de la théorie des quantas" (que je présente et recommande ici), qui raconte dans le détail l'évolution des idées en physique de 1900 à 1960.

Einstein en 3 minutes, c'est une mauvaise introduction à l'œuvre d'Einstein, si tu veux vraiment y comprendre quelque chose. Mais c'est un bon bouquin pour briller dans un dîner mondain. Tu pourras même risquer une anecdote qui te fera passer pour un spécialiste auprès de ceux qui n'y connaissent pas grand chose.

Tu ne trouveras rien de faux dans cette compilation. Rien de vraiment intelligent non plus. Ça me fait penser à "Selection du reader digest". Tu sais, cette vieille revue américaine, traduite en français, qui donnait un résumé de tous les livres récents de façon à avoir l'air cultivé et au courant.

Mais bon, c'est efficace, et si c'est ce type d'information que tu recherches, ce livre est unique, irremplaçable, il est très bien fait, et sans prétention. Il remplit parfaitement son contrat.

Einstein en trois minutes ? Hé ! Attend… Moi aussi, j'ai écrit ce post en trois minutes !


lundi 12 décembre 2016

Twitter et la rédemption de @pascalodessa


Un oiseau dans ma cuisine : "To twit or not to twit..."


J'ai longtemps été méfiant vis-à-vis de Twitter. Je l'ai confondu dans mon aversion pour Facebook. Ce que je vois de Facebook, ce sont souvent des pages narcissiques - comme un ado qui décore sa chambre pour démontrer comme ses goûts sont éclectiques, comme il est tellement différent des autres, tellement unique. Il pourrait pisser aux quatre coins de sa chambre comme un chien, ça ferait pareil, non ?

Il est vrai que je n'ai pas tout compris. Le concept de "follower",  principe de Twitter, ne fait pas forcément référence à des fans, des suiveurs, des épigones. De même, un "ami" de Facebook n'est pas obligatoirement un ami. Heureusement qu'on m'a dessillé.

Si tu as un compte Facebook et que tu es au collège, tu auras les trois-quart de ta classe en "amis". Si tu ne le fais pas, c'est un signe d'hostilité assez peu équivoque. Alors si tu as la perspective de passer encore plusieurs années avec ces condisciples, tu as intérêt à ménager l'avenir.

Mon fils Arthur, qui m'a fait profiter de sa science, décrit trois ou quatre utilisateurs-type de Facebook.
- D'abord le narcissique populaire aux mille amis avec lesquels il forme une bande si sympathique. Il poste souvent, et parfois, il est totalement accro à Facebook ; il  s'y connecte plus de vingt fois par jour. Ce profil est loin d'être l'exception - surtout depuis que Facebook a remplacé MSN.
- Ensuite, l'auteur qui va promouvoir un livre, vendre ses photos, ou le demandeur d'emploi qui veut donner une bonne image de lui. En fait d'auteurs, il y a aussi des escrocs - je t'expliquerai plus loin.
- Enfin celui dont les amis de Facebook sont réellement ses amis. Cela dit, un compte lambda dans la jeune génération fait en général plus de cent cinquante amis

J'ai tendance à penser que Facebook aplatit les relations. Tu envoies un message qui n'est pas personnalisé, comme si tous tes amis étaient sur le même plan, comme si c'était des clones.  Ça me fait peur, mais c'est sans doute irrationnel : ça tient au fait que "ami" dans Facebook ne veut pas vraiment dire ami. Ne pas confondre un réseau social avec un réseau amical…

Il me semble aussi que Facebook contrevient à la loi des atomes fourchus. Je t'explique. Tu rencontres quelqu'un, tu lui parles. Tu te dis que vraiment, vous avez des tas de points communs. Avec en filigrane l'idée que chacun a tout au plus quelques dizaines de centres d'intérêt qu'il peut partager avec d'autres. D'où cette agréable impression d'un petit miracle quand tu rencontres quelqu'un avec qui tu as des atomes crochus. Erreur. En réalité, tu as des milliers de points potentiellement communs. Du fait de dormir en chien de fusil à un intérêt pathologique pour les films d'Eric Roehmer en passant par la crème de marrons Clément Faugier.

Ce qui explique déjà une chose : il y a peu de chances pour que les amis de tes amis soient tes amis. La formule est toute de politesse, en rien sincère. Car si tu établis des relations avec quelqu'un au nom d'affinités {a,b,c,d}, il y a toutes les chances pour que ta relation avec quelqu'un d'autre ne soit pas établie selon  {a,b,c,d}, mais plutôt {m,n,o,p} - par exemple. Bon, à la limite, je t'accorde un petit point commun, {c,n,o,p}. Tu suis ? C'est clair, non ?

En réalité, quand il s'agit de relations au long cours avec une certaine intimité (je pense à la cohabitation, pas seulement au sexe), ce qui est important, ce sont les atomes fourchus, pas les atomes crochus. Les atomes fourchus sont les raisons qui rendent assez vite la vie commune insupportable. X se complait dans un désordre indescriptible, alors que Y aime l'ordre. Y fait du bruit quand il mange, il ouvre la bouche, ce que X ne supporte pas. X pense que mentir facilite la vie, alors que Y est assez intransigeant sur la franchise. Je n'en dis pas plus, tu as toi-même expérimenté tout ça.

Le résultat, c'est qu'il te sera plus facile de vivre avec quelqu'un de neutre, non dérangeant, tolérant, avec qui tu n'as pas particulièrement d'affinités, qu'avec une autre personne avec qui tu partages plein de passions et d'idées communes, mais avec qui tu as trois atomes fourchus !

Bref, Facebook contrevient en apparence à cette loi des atomes fourchus, puisque les amis de tes amis deviendront très facilement tes amis… mais en apparence seulement. D'abord parce qu'il n'est pas prévu que vous viviez ensemble. Ensuite, parce qu'il ne s'agit pas vraiment d'amis, au sens fort.

Un truc énorme avec Facebook, c'est la proximité avec la célébrité. Il paraît qu'il y a une limite supérieure au nombre d'amis qu'on peut avoir : 5000 connections (curieusement, on ne parle plus d'"amis"). Là, ça veut dire qu'on a atteint une forme de gloire, de célébrité. Certains peuvent donc passer du statut "populaire" au statut "célèbre" : transition progressive, toute en douceur. Avec possibilité d'aller au-delà de 5000 par une fonction supplémentaire de Facebook. Ça donne un peu le vertige.

J'ai eu moi-même, il fut un temps, une once minuscule de gloire dans un domaine annexe qu'il ne vaut pas la peine de mentionner. C'était agréable. Alors je comprends que ça en fasse rêver d'autres. Même si ma mini-célèbrité passait par d'autres canaux que l'addition d'amis sur un compte.

Maintenant, il paraît que Facebook a des comportements assez limite. Si tu es un artiste, tu vas mettre un contenu sur Youtube. Tu seras connu en fonction du nombre de vues que tu auras obtenues. D'où, notoriété qui pourra mettre un peu de lard dans ta soupe de poète. Mais des escrocs peuvent tout simplement voler ton contenu, le mettre sur Facebook, et s'ils obtiennent assez de vues, il peuvent avoir des revenus genre publicité. Ces gens y gagnent, et Facebook aussi (également à travers la publicité). Il n'y a aucun lien vers l'artiste original, qui ne peut même pas retrouver son œuvre piratée. Bref, c'est une pure arnaque, sur laquelle Facebook, personnellement intéressé, ferme les yeux.

Et ce n'est pas une petite chose. Sur 1000 vidéos montrée sur Facebook, 780 viendraient de Youtube. Un trafic énorme au détriment de la création individuelle.

Bref, j'ai un compte dormant sur Facebook - juste pour aller voir le Facebook de gens qui m'invitent. Et je n'ai pas envie d'autre chose.

Mais j'ai depuis peu un compte Twitter.

Il semblerait que Twitter ait encore le cul assez propre. C'est une société totalement indépendante, ni affiliée à Facebook, ni à Google, ni à Yahoo, ni à Microsoft, ni à dieu sait qui. Détail intéressant, quand tu viens de t'inscrire, il ne spamment pas, à part une ou deux fois tout au début.

Je pensais que Twitter, c'était vraiment déconnant. Pourquoi suivre d'autres gens, pourquoi les follower ? Je ne suis pas un mouton. Je peux vivre ma vie tout seul - certainement pas par procuration.

Et puis 144 caractères maximum pour un twit, tu imagines la tête de Proust ? Que peut-on dire d'intéressant dans un message aussi bref ?

J'ai totalement changé d'avis. Être un follower, ça veut simplement dire être abonné aux messages de quelqu'un d'autre. Il n'y a aucune servilité là-dedans. C'est une manière d'être informé de manière laconique - ce qui est appréciable. Le follower va regarder sa page Twitter sur internet, et il verra tous les messages des gens qu'il suit. C'est rapide, c'est efficace.

Alors à quoi ça va servir ? Tu as remarqué que je publie dans quatre directions principales. Il y a ce que je peux partager de mon expérience en Thaïlande. Il y a les livres de vulgarisation scientifique, principalement dans le domaine de la physique. Il y a les séries américaines ou autres. Et le reste, politique, coups de gueule etc. Je suis sûr qu'il n'y a qu'une fraction qui pourrait t'intéresser. Si tu as un compte Twitter, tu pourras le consulter de temps en temps, et en fonction de mes twits, où je mettrai un lien, tu pourras choisir ce qui t'intéresse. Et puis tu pourras aussi réagir plus facilement en répondant au twit.

Tu vas objecter que je pourrais t'envoyer un mail. Non, je ne peux pas, il y a des gens que je n'ai pas le plaisir de connaître qui me lisent. Tu vas me dire qu'il te faudra faire l'effort d'aller sur ta page Twitter. Ben oui, peut-être. Il faudrait que tu mettes un raccourci dans ton browser internet.

Enfin tu vas me dire que tu ne veux pas ouvrir un compte Twitter juste pour suivre une seule personne. Bien reçu. Mais en fait, on s'aperçoit très vite qu'il y a des gens qu'on veut suivre. Moi par exemple, j'ai décidé de suivre mes enfants, j'ai découvert que j'en avais deux qui étaient très bavards sur Twitter !

Un lion à Moscou : "Mais comment twitter ?"


dimanche 11 décembre 2016

Broadchurch : une série qui commence mal et finit bien - mais très mal !


L'ennui d'une petite ville anglaise : que de bons souvenirs !

Un inspecteur contesté enquête sur le meurtre d'un garçon de onze ans dans une paisible station balnéaire anglaise. Falaises impressionnantes... Au fur et à mesure que l'enquête avance, le passé trouble de certains habitants remonte à la surface. On met au grand jour des petites histoires. Ce ne serait pas des fausses pistes ? Oh si... Trop banal, superficiel, trop visiblement ajouté pour épaissir la sauce, égarer. On marche - mais un peu seulement… Si le réalisateur a voulu montrer ce qu'était une enquête qui stagnait : bravo, une réussite ! Le spectateur lui aussi stagne… cinq épisodes.

Heureusement, un casting très agréable (à part un personnage, heureusement mineur, qui joue faux).

Mais j'ai failli abandonner. J'avais l'impression d'avoir déjà vu plusieurs séries qui utilisaient les mêmes ficelles. Le réalisateur est lourd quand il évoque la vie quotidienne de la petite ville. Les plombiers, l'électricien, le postier, le buraliste, le prêtre, les flics, la presse locale, tout le monde y est. Sans oublier le flic lui-même : un flic qui a un passé, forcément…

D'un autre côté - et je sais que c'est contradictoire - j'ai regretté qu'on n'y trouve pas les poncifs de mon enfance, les petits choses qui ont fait l'Angleterre, la tasse de thé, la reine, les pillar boxes, le petit jardin public, les zebra crossings, les chopes avec des têtes sculptées, les palissades basses en bois, le champ de cricket, la vieille dame aux cheveux bleus dans l'épicerie, les cones and wafers de chez Walls à three pence... Mais tant d'eau a passé sous les ponts ! Et montrer des boulangeries, des casquettes plates, des bars à la Simenon, des kils de rouge et des thermomètres Cinzano dans une série française, je trouverais ça atrocement ringard. Alors j'aurais mauvaise grâce de demander l'équivalent british.

Bref, la série se laisse regarder... si on n'a rien d'autre à faire. Mais j'ai quand même décidé d'aller jusqu'au bout : dans les histoires policières, les fins comptent pour beaucoup, on en a vu dont le brio rattrapaient un ensemble médiocre.

Bien m'en a pris. Outre que le scénario ne permet pas de deviner le dénouement - même s'il laisse tomber un peu trop lourdement de faux indices - la fin est une surprise. L'hypothèse pédophile qui constitue assez naturellement le fil rouge de l'histoire, est traitée avec finesse.

Encore mieux, la révélation du coupable est suivie d'une longue et belle période indispensable pour que chacun puisse faire le deuil… spectateurs y compris, ce qui montre finalement qu'ils ont été happés par l'histoire. Oui, il y a de belles qualités dans cette série.

Dommage qu'elles arrivent si tard. Alors je ne sais pas si je regarderai la saison 2.