mardi 21 février 2017

L'Apprenti (de Raymond Guérin) : j'ai retrouvé le petit frère de Louis-Ferdinand Céline !



Garçon de café aux Halles : run, run, run !

Je ne me rappelle pas qui m'a recommandé ce livre. Je ne lis quasiment plus de romans depuis que je trouve la réalité scientifique bien plus abasourdissante que la fiction. C'est donc par hasard que j'ai ouvert L'Apprenti - je n'avais rien d'autre à lire ce jour-là. J'ai failli abandonner. Et puis non : je suis allé jusqu'au bout, plus de quatre cent pages sans m'ennuyer. Exceptionnel, car depuis quelques temps, les romans me tombent des mains.

Je me vante en prétendant avoir découvert la parenté entre Guérin et Céline. En lisant le peu d'articles qu'on trouve sur Guérin sur le net, j'ai vu que d'autres avaient fait le rapprochement avant moi.

L'Apprenti est paru en 1946, alors que Le Voyage est sorti en 1932 avec un succès immédiat. Probable que Guérin l'a lu. Ça n'en fait pas un plagiaire. Même pas sûr qu'on doive voir un clin d'œil dans la fin du livre : le héros prend un train de nuit, voyage décisif durant lequel il cogite et se pose mille questions - jusqu'au bout de la nuit que le roman n'atteint pas…

Le ton, le contenu, beaucoup de choses diffèrent. Le style lui-même, si on y regarde de près, est moins pressé, moins frénétique que celui de Céline - un cran en dessous. Mais il reste dru, rapide, haut en couleur - c'est un long monologue à la troisième personne (Céline écrit à la première). L'apprenti est facile et agréable à lire. Dommage, il paraît que Guérin change de style à chaque roman !

Mais de quoi parle-t-on ? Du journal d'un garçon d'étage voyeur et torturé au Crillon, grand hôtel parisien, dans les années trente.

On pense forcément au Journal d'une Femme de chambre, de Mirbeau, paru en 1900. Et on trouve chez la voluptueuse Célestine une révolte proche de celle de Guérin contre la condition des domestiques et le pourriture des riches dans l'intimité. Mais Célestine n'a pas d'états d'âme. Contrairement à l'apprenti, c'est un personnage fort, qui n'est ni torturé ni dépressif. Elle use de son charme pour faire son chemin et s'arrangera fort bien des vices des autres pour réussir.

Oui, c'est là, c'est au pied que j'ai mal - vous savez, c'est ça le service - toujours courir...

Les articles qui parlent de Guérin mentionnent tous le pessimisme et l'amertume de l'homme. Qui transparaissent dans son personnage principal. Guérin a toujours rêvé de succès littéraire mais n'en a jamais eu, malgré le soutien de Camus, de Paulhan et d'autres. L'Apprenti, lui, rêve d'un succès sur scène... On pourrait critiquer le côté trop autobiographique du livre, qui ne permet guère de fantaisies narratives. C'est vrai qu'il s'agit d'un récit linéaire, extrêmement simple - tout bêtement chronologique. Les autres n'existent qu'à travers le ressenti du héros. Il n'y a pas d'intrigue à proprement parler, pas de complexité dans la trame ou les personnages.

En réalité, c'est la sincérité de Guérin qui m'a fait continuer jusqu'au bout. Il n'est pas si fréquent de voir quelqu'un s'exprimer avec autant de franchise, sans désir de séduire ni de manipuler. A travers ce que je devine, Guérin était quelqu'un d'assez imbuvable, par parenthèse... Mais réellement plein des questions que se pose son héros et qu'il crève de coller sous le nez du lecteur. Ses autres romans font la même chose : ils ont pour thème son divorce, un séjour chez Malaparte, sa vie au stalag, la mort de son père...

L'Apprenti n'est pas pour autant le récit bio-documentaire d'un auteur sans talent. Roman classique certes - il y a même du Rousseau chez Guérin, avec ce même caractère de chieur... Mais bluffant par le modernisme du ton : il dit les choses, il ne fait pas de la littérature. Certes, il ne mérite pas le panthéon des écrivains, mais il a sa place chez les bons auteurs.

La révolte de Guérin - révolte individuelle contre le conformisme et la société - a dû plaire à Camus. Elle frôle le politique sans jamais l'atteindre. Guérin est tout sauf un révolutionnaire : il dit clairement qu'il aimerait être à la place des possédants, mais pas les super-riches pour avoir "toujours quelque chose à désirer".

Les articles trouvés sur internet évoquent aussi l'onanisme du héros… ailleurs présenté comme un double de l'auteur. Le sexe - dont l'auto-érotisme - tient une part importante dans ce livre très cru, et il y est décrit par le menu : l'Apprenti raconte la guerre qu'il fait plusieurs fois par jour au pus nauséabond qui sourd de son gland quand il a la chaude-pisse, ou décrit comme il lèche son propre éjaculat sur les draps après s'être masturbé. On sent le vécu… D'une certaine manière, Guérin se confesse - non, ce n'est pas le mot : Guérin veut tout dire et faire tomber les conventions, sans provocation… mais sans crainte de choquer. Advienne que pourra !

J'imagine que son livre, dans les années cinquante, a été perçu comme hautement inconvenant, ce qui explique sans doute son insuccès. Mais aujourd'hui encore, inconvenant s'applique ! Raison pour laquelle il n'a jamais été en Livre de Poche…

Et les sans-grades qui sont en dessous ? Ils ont de bonnes godasses ?

Ici le lien pour télécharger (gratuitement) ce livre libre de droits

lundi 13 février 2017

Une ressemblance physique… relative !




Pendant que je me concentrais sur le cours de physique de Diu (cf. post précédent), Fon a pris des photos de moi - subrepticement. Elle me les a montrées après coup. J'ai pu remettre en face de chacune les réactions et pensées qui me venaient au cours de cette passionnante lecture.



Faut quand même se concentrer pour le lire, son bouquin. ..




Y a des trucs qui font vraiment réfléchir - vraiment planant, la relativité. Il a dû en fumer de la moquette, Albert...
 


Tordu aussi, ce truc. Il se lit dans quel sens, son crobar ?



Attends, mais qu'est-ce que je vois là !



Non mais c'est pas vrai cette note en bas de la page…



J'hallucine ! Si je compare avec ce qu'il a écrit plus haut…



Ah oui, vraiment intéressant, ce rapprochement !



Putain, ça m'ouvre des horizons, faut que je note pour Brik Brak Brok.



Fon, tu sais pas ce que j'ai foutu de mon stylo ?



Dans la poche intérieure de ma veste ? Attend, je regarde.



Quand on se penche dessus, la physique moderne, c'est ébouriffant - il y a pas d'autre terme !



Si, peut-être : c'est renversant...



Ouais, c'est un truc de ouf... Faut que j'arrête avec ça…



Au fait, Fon, c'est bientôt prêt, la bouffe ?





Fon persiste à dire que pour s'intéresser à ce genre de truc, faut quand même être un drôle d'oiseau. Franchement, je vois pas pourquoi elle dit ça.



Traité de Physique à l'usage des Profanes, par Bernard Diu : mais où sont ces profanes ?


"Attendez, c'est pas un livre de Mickey, c'est un livre d'intello, quand même.  La preuve : t'as vu mes lunettes ?"

Le livre joyeux d'un homme amer
Voilà un livre étonnant : on n'est pas habitué à lire de la poésie toutes les trois pages dans un ouvrage de physique. Apparemment, Diu est lui-même un homme étrange. Sensible, d'une haute intelligence, il laisse parfois échapper une parole amère - tandis qu'au fil des pages, il s'émerveille de comprendre la Nature : comment expliquer qu'elle suive un discours mathématique, qu'elle se laisse illustrer par des formules trouvées par l'homme, c'est incompréhensible - et c'est admirable... Je n'aurais pas remarqué ces notes tristes si je n'avais su que Diu avait fait une tentative de suicide grave : il s'est jeté du haut d'une tour de Jussieu. Il a survécu contre toute attente.

Depuis, Diu est connu pour son militantisme en faveur d'un droit au suicide - une interruption volontaire de vie (IVV) qu'il évoque dans un livre autobiographique que je n'ai pas lu, mais qui me tente. Cet homme m'intrigue et j'aurais voulu le connaître.

Le livre de (presque) toutes les physiques
A la différence des autres livres du domaine, le Traité de Physique à l'usage des Profanes ne se cantonne pas à la théorie quantique ou aux relativités : il englobe aussi la mécanique et l'électromagnétisme. Mais rien sur la thermodynamique - d'ailleurs souvent dédaignée par les physiciens, considérée comme moins intéressante. Étrange, car Diu a écrit un livre (très technique) sur le sujet.

La part des maths
La démarche de Diu est originale. Il ne part pas des résultats de la réflexion scientifique sur la matière, et de la conception qu'elle nous en propose. La description de cette matière ne nous est certainement pas servie sur un plateau, car Diu tente de nous faire parvenir à cette conception "de l'intérieur", par la voie mathématique. Non que le livre soit rempli de démonstrations. Mais on y trouve bien plus d'équations que dans les autres livres de vulgarisation. On dit que l'apparition d'une équation dans ce type de livre divise les ventes par deux : autant dire que son lectorat a dû être divisé par deux cents - et c'est très dommage.

Je mentirai en prétendant que le livre se lit comme un roman de gare. Il exige quelques souvenirs de math (assez peu en fait) et surtout, un minimum d'esprit scientifique : littéraires purs s'abstenir. Dans l'ensemble on arrive assez bien à suivre l'auteur - et grâce à la brouette mathématique, on est solidement porté et conduit par la logique, c'est plutôt confortable. Pas comme ces autres livres de vulgarisation - qui peuvent être très agréables et instructifs, mais qui nous laissent un peu en l'air, sans appui - comme en suspens.

Certes, il y a deux chapitres imbitables. L'un traite du formalisme mathématique qui régit la théorie quantique. Mais Diu prévient d'emblée qu'aucun profane ne le comprend jamais… L'autre se trouve aussi dans la partie réservée à la mécanique quantique - des calculs dont il dit qu'on peut parfaitement se dispenser de les lire et passer au chapitre suivant.

La magie des champs
L'électromagnétisme est quasi exclusivement présenté à travers les quatre équations de Maxwell - sa portée pratique n'est pas assez explicitée à mon avis. Ce qui rend cette partie du livre presque moins accessible et évocatrice que les relativités. De manière personnelle, je considère d'ailleurs qu'on ne s'interroge pas assez sur la notion de champ. Un champ, c'est pourtant intrigant, ça pose des tas de questions… c'est quoi, au fond, c'est un effet à distance ? Magique ?... Outre que c'est la voie royale vers la relativité et le concept de champ gravitationnel.

Où sont les profanes qui vont lire ce livre ?
L'histoire des idées, les anecdotes - on en trouvera peu dans ce livre. A part les poèmes, c'est vraiment un livre de physique. Ce qui pose la question de son public : pas les littéraires, sans aucun doute ; pas les physiciens ni les mathématiciens qui connaissent déjà la chanson ; sans doute les autres scientifiques qui pourraient vouloir se rafraîchir un peu la mémoire - à supposer qu'ils n'exigent pas de démonstrations détaillées.

C'est un peu un paradoxe, un très bon livre dont le lectorat est par nature limité !

Cette charmante petite porte (du côté de Trat) ne mène nulle part. Pas de village, pas route, pas de propriété. Il y a quelques jours, quelqu'un que j'estime énormément m'a demandé : "à quoi ça sert de savoir...?" Peu importe ce à quoi il faisait précisément allusion. C'est juste la question qui m'intéresse. Et la réponse ? Cette porte.


dimanche 12 février 2017

L'art du guet-apens : petit traité de chasse sous-marine


Indonésie : des hommes, des poissons, la mer (et l'islam)

Il faut quand même un certain toupet pour rédiger un traité de chasse sous-marine quand on est soi-même débutant - ou à peine plus. Mais bon : ces notes initialement rédigées pour un fils novice peuvent être utiles à d'autres, alors autant les publier. Elle peuvent aussi être discutées, je ne prétends pas détenir la vérité.

NB : ces observations sont tirées de ma petite expérience sous les tropiques. Je ne pense pas que les mêmes règles s'appliquent en eaux froides.


Guets-apens
La chasse sous-marine c'est l'art de l'embuscade. Il ne suffit pas de rester longtemps au fond, il faut y être positionné, c'est à dire masqué en partie par un corail ou un rocher ; ce qui implique qu'on recherche ce rocher par au dessus avant de plonger et qu'on évalue soigneusement la topographie - malgré la difficulté de passer du 2D (en surface) au 3D (in situ) et l'eau qui filtre assez vite la lumière.

Même la chasse au trou implique une préparation avant chaque descente, de manière à ne pas boucher impoliment la vue du poisson qui se prélasse sur sa terrasse : il vaut mieux arriver par le côté.

Cette étude topographique doit in fine permettre au chasseur de se cacher - ou du moins, de ne pas apparaître trop massif. Elle doit aussi tenir compte des mouvements présumés des poissons :
a/ un poisson viendra rarement directement vers toi - il n'est pas complètement fou ; à moins que ce ne soit un requin… marteau !
b/ de côté, il aura tendance à tirer un peu au large, hors de portée de flèche sauf s'il te voit au dernier moment (mais c'est réciproque, tu ne le verras qu'au dernier moment) ;
c/ être derrière lui ne sert à rien : il s'éloigne, pas le temps de viser et la cible est petite ;
d/ par au dessus et en dessous, c'est une cible bien plus difficile ;
e/ de trois quart arrière, il s'éloigne et ne te verra pas ; or, il faut quand même qu'il te voie un peu.
f/ l'idéal est de n'être pas très loin de sa route, plutôt devant, relativement caché ; apercevant quelque chose d'intéressant, il va arriver de 3/4 avant, dévier puis se remettre sur sa route, presque de profil, et pas encore au maximum de sa vitesse - le bon moment qu'on anticipe et qui autorise une brève préparation du tir.

La préparation topographique doit donc permettre non seulement de trouver une bonne planque, mais une planque en rapport avec les éventuels mouvements des poissons. C'est un point CAPITAL.


Deux catégories de poissons, routeurs et nomades, souvent dans des endroits différents
Topographie encore : les vallées encaissées de rochers et coraux canalisent le mouvement du poisson, ce qui permet de mieux le prévoir.

Mais cette règle souffre des exceptions ; en effet, j'observe deux grands comportements chez le poisson : brouteur et nomade ; le brouteur se trouve dans des vallées ; le nomade est un peu plus haut (voire en pleine eau), et peut voyager en grande compagnie.

Une zone très intéressante est la frontière entre le sable et les rochers et coraux : c'est un chemin naturel que suivent beaucoup de nomades ; en fait un sentier étroit qui joue le même rôle qu'une vallée : il canalise la migration du poisson ; mais la règle de l'affût reste de mise : il faut se cacher derrière un massif de corail isolé qui se trouve à quelques mètres de la zone rocheuse continue ; les nomades se rapprocheront de ce bloc qui constitue pour eux un abri - comme un oued ou un caravansérail.

Conclusion : alors que les poissons vont avoir tendance à être un peu plus éparpillés sur un fond exclusivement rocheux, un massif qui monte du fond de l'eau au milieu du sable va plutôt concentrer les poissons et les attirer (mais il faut y être à la bonne marée - voir plus loin).


Curieux et valseuses : la psychologie du poisson
Les espèces de poissons sont inégalement curieuses ; certains viennent te voir ; d'autres préfèrent qu'il y ait un groupe (se mélangeant le cas échéant avec d'autres espèces, ce qui les rendra moins timides) ; beaucoup - surtout des brouteurs - feront un trajet hésitant : ils s'approchent, s'éloignent, s'approchent un peu plus près, s'éloignent encore :

Valse mélancolique et langoureux vertige...

Tout cela a une fin, un moment, ils ne reviendront pas ; il faut donc deviner quelle sera leur orbe la plus proche - qui sera parfois à portée, souvent limite, parfois hors portée ; cette orbe varie selon l'espèce du poisson, son tempérament personnel, le mouvement général des poissons qui l'accompagnent, la configuration des lieux et la qualité de ta planque ; d'autres poissons restent toujours à distance - il faut les surprendre et agir vite - d'où l'importance de cette planque, mais aussi du canard - j'y reviendrai.

Pour résumer, la trajectoire des poissons est variable en fonction de l'espèce : les connaissances du chasseur acquises par l'expérience jouent. Je verrais trois grands groupes : ceux qui font des cercles concentriques plus ou moins grands autour de toi - souvent des bancs importants ; ceux qui filent tout droit mais vont infléchir leur trajectoire en te voyant pour s'approcher - ou s'éloigner s'ils sont trop près ; ceux qui font la valse hésitation en avançant, repartant, avançant.

Dans tous les cas, l'expérience que le chasseur a de son fusil est essentielle. Tirer au-delà de la portée efficace est tentant, mais ne sert à rien : il faut accepter de perdre - de voir s'éloigner pour de bon le plus beau poisson de la matinée, voire de ta vie - sinon, il n'y aurait pas de jeu.


Décoration, offrande ou garde-manger ?

Le canard
La qualité du canard est fondamentale. L'impulsion initiale, d'après ce que j'ai lu, implique qu'on se casse à angle droit - et je pense que c'est la bonne technique ; je connais par cœur la mauvaise, qui consiste à merdoyer progressivement sans jamais faire sortir les jambes hors de l'eau. S'entraîner à faire des canards, hors situation de chasse, est loin d'être idiot. Si ton tableau de chasse dépend à cinquante pour cent des quinze dernières secondes de chaque apnée et si tu bouffes ces quinze dernières secondes par un patouillage au moment de descendre, quel sera le résultat ?

Il faut descendre droit comme un i et strictement à la verticale - pas si simple car on a la tête en bas, ce qui n'est pas naturel. Mais la position verticale est celle qui offre le moins du surface, donc de résistance, et demande le moins d'efforts. C'est aussi elle qui donne le plus d'élan pour la descente par l'accélération de la pesanteur. Si on donne un coup de palme ou deux (on peut aussi ne pas en donner si le canard est parfait et les poumons peu gonflés), ces coups de palme auront une efficacité maximale.

Qu'on ne me dise pas qu'on redresse la tête pour préparer son atterrissage : il fallait y penser avant, lors de l'étude topographique en surface… en espérant qu'il y ait quand même eu assez de visibilité pour se faire une idée du fond. La descente doit se faire à l'aveugle (on peut même fermer les yeux pour se relaxer), et on attend le dernier moment pour redresser. S'il en était nécessaire, le fusil (qui est lui aussi vertical depuis le début, pointe en bas - mais pas forcément à bout de bras, pour rester plus discret) va toucher le fond et prévenir de l'arrivée ! Tu peux aussi essayer la main, façon Superman... mais vas-y sans crainte, on n'a jamais vu aux urgences de chasseur qui s'est fait mal en tombant sur la tête.

Il faut si possible vider l'air du tuba sous la surface, dès que possible, et non en profondeur ; je me repère en surveillant devant moi, côté ventral, la lumière au dessus de l'eau quand je fais mon canard et que je commence à m'enfoncer : si je ne la vois pas, c'est que je n'ai pas assez plié ou que je redresse trop la tête, ce qui est mauvais : il reste de l'air reste dans le tuba et il va continuer à s'échapper petit à petit. Crois-moi, pour les poissons, il y a une grosse différence entre un corps qui tombe silencieusement (et rapidement) et un corps qui tombe en faisant des gros bloub ! Si tu veux un comité d'accueil, ne fait pas de bruit.

Le problème, c'est qu'on ne peut descendre et se voir descendre ; on peut faire beaucoup de bruit, croire qu'on n'en fait pas, ne trouver personne en bas et conclure à tort que le coin est désert ou le poisson particulièrement craintif ; aucun recoupement possible ; c'est là où l'appréciation d'un pair peut aider à juger de la qualité d'une descente.

Pour la chasse, on préconise les tubas sans valve d'échappement - les plus simples. Il faut que j'étudie ça ; le mien a un échappement, mais depuis peu, je limite les bulles - j'avoue que je ne sais pas comment je fais ; il faut donc chercher, tester ; ce qui est certain, c'est que les bulles et le bruit font fuir les poissons ; ils peuvent revenir, mais il faut plus de temps... donc plus de souffle.

Ao Yai, la femme du pêcheur dans sa maison sur pilotis


Trompe d'Eustache qui se bouche

Lors de la descente, on équilibre ses tympans par une manœuvre de Valsalva : on vide un poil ses poumons, sans violence, en se pinçant le nez, bouche fermée. J'ai toujours trouvé ça drôle "se pincer le nez". Pas trop fort, quand même ! Mieux vaut d'ailleurs se boucher les narines, c'est plus facile avec le masque. Important : il faut faire la manœuvre avant d'avoir mal aux oreilles. Et ne jamais forcer en espérant que ça se passe d'un coup comme une bouchon dans les chiottes.

La question n'est pas d'avoir mal ou bien d'être un gros dur et de supporter la douleur. Il s'agit de préserver l'avenir. En effet, le tympan est une chochotte, et si on l'a brutalisé, il va s'enflammer et pleurer un genre de miel nauséabond pendant des jours et des jours. Résultat, on n'entend plus du côté malade, on ne peut plus plonger, on doit attendre minimum quinze jours que tout rentre dans l'ordre - attendre le tarissement de l'écoulement, attendre de ne plus ressentir la moindre douleur, y compris à la palpation sous les oreilles. Il y a des otites séreuses barotraumatiques qui passent à la chronicité. Donc gaffe.

Conclusion : dès qu'on voit que ça veut pas passer, on remonte. Là, il ne faut jamais renifler (ni de manière générale : on risque de se coincer une crotte de nez dans un tuyau). Il faut souffler par le nez, en bouchant la narine alterne. Si un bon paquet de morve sort, c'est bon signe : c'est lui qui bouchait. Bien vider en soufflant, ne pas nettoyer à l'eau de mer, l'effet vasoconstricteur dû à l'eau froide serait temporaire. Si ça ne passe toujours pas, au bout de trois lavage, rentrer - la queue basse, certes, mais pas l'oreille cassée !



Se plomber un peu
La question du poids est un poil moins importante que je ne l'imaginais ; bien sûr, il faut être bien plombé... mais surtout, pas trop plombé, car on fatigue en surface et en remontant, ce qui fait perdre tout avantage à la descente facile ; en réalité, une bonne descente est dynamique, à travers le canard qui doit t'amener assez bas pour ne presque pas avoir besoin de palmer.

Un autre inconvénient d'une ceinture lourde est qu'elle te fait cambrer quand tu nages : ton profil hydrodynamique est moins bon, tu fatigues plus. Je n'ai pas l'expérience du baudrier, mais il semble qu'il répartisse un peu mieux les poids - reste à savoir si cette répartition haute, thoracique, ne déséquilibre pas.

On peut ajuster finement sa flottabilité par la respiration ; en piscine, j'ai réussi à faire plus de 40 mètres en apnée sans plomb, en m'habituant à partir poumons vides pour ne pas remonter en surface et bien coller au fond ; il n'est pas certain que des poumons gonflés augmentent sensiblement la durée de l'apnée : il est fort possible qu'on dilate alors la tuyauterie respiratoire (appelé espace mort en médecine) mais pas la surface de l'interface air-capillaires dans les vésicules pulmonaires ; en revanche, il est évident que des poumons trop gonflés demandent
- soit plus de plomb pour descendre donc plus d'efforts en surface, plus de fatigue,
- soit plus d'efforts pour descendre.

La dernière respiration avant le canard sera une expiration normale, ou peut-être poumons légèrement dégonflés - c'est une habitude à prendre ; mais cela n'empêche pas d'hyper-ventiler juste avant, mais avec modération car il y a le risque de désamorcer l'avertisseur de situation d'anoxie - celui qui te dit qu'il est grand temps de remonter.


L'art du zen (sans motocyclette)
Bien entendu, au fond (et dans la descente), non seulement il ne faut pas de mouvements inutiles, mais il est important de détendre ses muscles au maximum : j'ose dire qu'il faut une inactivité active, réfléchie ! La position sur le rocher doit être totalement relâchée, même le bras qui tient mollement le fusil quand on est en attente ; la psychologie au moment du canard est importante : la crainte, par exemple, fait battre le cœur et consomme de l'oxygène. Mieux vaut s'acheter un bon couteau si on a la phobie de se faire accrocher par un vieux filet… et de manière générale, plonger à des profondeurs où on se sent bien, où on n'a pas peur de manquer d'air à la remontée. De manière générale, plus on va profond, plus le poisson est gros, mais cette règle souffre de nombreuses exceptions. Et à quoi bon aller profond, si on n'a pas le temps d'y faire son marché ?


La marée, l'heure du jour, la visibilité, l'arbalète : des éléments importants
L'horaire matinal est un classique : c'est là que les poissons seraient actifs, de sortie pour se nourrir ; sans doute vrai, mais la marée est plus importante à mon sens.

De fait, la marée semble jouer un rôle majeur. Idéalement, il faut qu'elle soit montante dans son dernier tiers, ou haute, ou juste descendante ; l'idée qu'on plongera plus facilement dans moins de fond, à marée basse, est juste... mais on ne trouvera pas de poisson, il est reparti au large (alors qu'il va vers la terre avec la montante).

Je me pose des questions sur la visibilité ; si je vois, je suis aussi vu ; les fonds trop clairs m'ont souvent semblé désertiques ; un peu de brume et de sombre ne me semble pas forcément mauvais ; mais pas la Bretagne, quand même…

En tout cas, à la chasse au trou, il faut insister, ne pas se contenter de passer devant, il faut bien regarder voire entrer la tête, car le trou est sombre et l’œil doit s'adapter.

La force de l'arbalète est un critère essentiel, qui détermine sa portée et sa précision ; il faut toujours bander son sandow à la seconde encoche de la flèche, sauf quand on tire au trou, que le poisson est acculé, très près et qu'on risque de heurter un rocher ; le double sandow est bien, mais on dit qu'il diminue la précision du tir : j'ai essayé, mais malgré ma petite expérience, je ne peux pas trancher.

Il ne faut pas hésiter à se mettre autour du cou une vieille tong sur un fil, tong dont la semelle doit être en caoutchouc très tendre, pour ne pas riper : maintenue sous la combine ou le lycra, elle amortira la pression du talon du fusil contre l'abdomen quand on le recharge - si la combinaison n'est pas équipée d'un coussinet ad hoc.

Dernier conseil relatif au matériel : il faut faire un bref check-up des câbles et nœuds avant chaque sortie, tirer sur les lignes, être particulièrement attentif à celle de la flèche ; un poisson qui part avec, fil cassé, il a l'air con, mais toi aussi ; pareil pour l'accroche poisson - s'il se défait, c'est dommage... Une flèche à remplacer coûte beaucoup plus qu'un petit bout de ligne. Et une sortie avortée, c'est triste. Il faut donc se forcer à le faire à chaque sortie, ça prend trois minutes.

Une suggestion pour les longues soirées d'hiver : acheter un atlas des poissons du coin, prendre des photos de ceux qu'on a pris (avant que le poisson ne soit cuit si possible) et entourer les références de ceux qu'on a reconnus - pas forcément facile, il y en a tant qui se ressemblent. Entre Inde et Australie, c'est l'atlas de Gerry Allen qui a cours.

Dans James Bond contre le Dr. No, Ursula Andress n'a pas oublié son couteau : une sacrée sirène. On se souvient de la scène d'anthologie où deux bandes de plongeurs sous-marins s'affrontent au fond de la mer...

James Bond contre Dr. Noise
La qualité la plus importante pour le chasseur, d'après ce que j'ai lu, c'est la discrétion. C'est vague et ça fait un peu agent secret - donc assez ridicule. Je crois pourtant que je suis en train de comprendre le concept et de l'éprouver.

Mais j'accorde aussi énormément d'importance au repérage topographique et au positionnement au fond par rapport au flux des poissons.

Discrétion et positionnement, c'est 90% de chances de se retrouver face-à-face avec le poisson à portée de flèche : good vibe...


vendredi 10 février 2017

Je hais ces touristes sympathiques !



"Cette femme qui m'a souri si gentiment sur le marché aux gnôs, je m'en souviendrai toute ma vie !"

Dylan : "Take me for a trip upon your magic swirling ship…"

Emmène-moi, fais-moi tanguer sur ton bateau magique : ainsi Dylan évoque-t-il le voyage - le trip que produisent certains produits hallucinogènes... ou peut-être simplement la poésie. Non, ce n'est pas de ces voyages dont je veux parler, qui peuvent avoir leur intérêt… mais du voyage de vacances. Celui qu'on accomplit dans un pays plus ou moins lointain, où les gens ne parlent pas la même langue que vous - et c'est déjà un problème.

Le tourisme, une pratique vieille de quatre-vingts ans : on a bien eu le temps de s'habituer, au point de considérer les choses comme naturelles, coulant de source. Peut-être est-il temps de se poser des questions ?

Même si quatre-vingts ans, c'est exagéré. Oui, les congés payés datent bien de 1936, mais il ne faut pas s'imaginer la France inondant le monde entier de ses enfants - que les autres pays reconnaissent au premier coup d’œil même sans leur béret. Il a fallu attendre les années 50, quand la voiture individuelle s'est démocratisée, pour que les gens partent en masse - en camping, ou rejoindre leur famille restée à la ferme : c'était l'époque de l'exode rural. Certains découvraient la mer qu'ils n'avaient jamais vue. D'autres la montagne. Ils restaient en France, et comprenaient tout ce qui se passait partout où ils allaient : depuis Napoléon, un corse, un basque et un breton ne sont pas très différents. Le voyage était intelligible.

Il y a toujours eu des voyages "d'agrément". Dans un monde où la communication se faisait à cheval, il s'agissait de s'instruire, d'avoir des aperçus qu'on n'aurait jamais pu avoir en restant chez soi : il n'y avait ni photos ni vidéo - juste quelques dessins et des récits de voyage. Lucilius est parti, le Lucilius auquel Sénèque écrit que voyager n'est pas guérir son âme - je tente une interprétation alterne de cette phrase mal comprise dans un autre post. Montaigne est parti souvent, longtemps. Les romantiques sont allés en Italie, et même en orient. Ou bien on partait en villégiature, aux eaux - et on ne bougeait pas. Mais c'était une poignée d'aristocrates qui avaient les moyens et le temps.


La version soft de la réparation du cadre
Je devrais donc me réjouir de cette démocratisation du voyage. Eh bien non, pas du tout. Outre qu'il a produit une défiguration d'un grand nombre de sites maintenant déclassés car désormais touristiques, le voyage est devenu une mode, et peut-être un moyen de contenir sans révolte les classes moyennes dans la routine du travail. On part en vacances, et ce break permet de souffler, de se ressourcer… et revenir en pleine forme reprendre le collier. En 68, on disait : la médecine ne soigne pas les travailleurs, elle les répare (ce qui était injuste). Aujourd'hui, les vacances, c'est la version soft de la réparation des cadres, version Meilleur des Mondes. Subtil...

Alors on sacrifie à un rite social. On alimente une économie. On transhume… Mais je le déclare en grande pompe : je place le voyage exotique au même niveau que le Malade Imaginaire, Tartuffe ou les Précieuses Ridicules : une dérive de la société, une mode grotesque, un sujet de comédie. Je hais les touristes sans distinction, ceux qui visitent comme ceux qui prennent un repos bien mérité sur une plage : ils sont tous si sympathiques et si ouverts ! Et si respectueux de la population autochtone !


Surprises dans leur milieu habituel, la mère et ses filles. Vie quotidienne. Il s'est passé quelque chose entre nous...

Le voyage : à l'opposé de la découverte
Je connais d'autres moyens de passer son temps libre... Oh, je sais bien que j'ai tort de m'étonner. Car pour se distraire, on va généralement :
a/ au plus facile,
b/ au plus prestigieux.

Le plus facile, c'est certainement d'aller déambuler dans des endroits qu'on ne connaît pas en arrivant, et qu'on connaît à peine plus en partant. Préoccupé par l'heure de passage du taxi, la pureté microbienne des glaçons et la réussite que constitue une chambre d'hôtel où on a rien oublié. Et pour les aspects positifs, la qualité de son bronzage et le prix sympathique de la bière locale.

Oui, c'est sans doute plus prestigieux de passer une semaine en Mongolie que de rester chez soi pour essayer de comprendre quelque chose. Oui, prestigieux comme de dire tout le temps : "tu sais, en ce moment, je suis surbooké, je mène une vie de dingue..." Il n'y a que les imbéciles pour y croire.


La connaissance en restant dans son lit
Posé par hasard sur un coin de cette terre, je ressens comme un devoir de regarder ce qui m'entoure dans ma prison de cent ans. Cette table, cette chaise, comment tiennent-elles, pourquoi ne se décomposent-elles pas, pourquoi ne montent-elles pas dans le ciel ? Cette prise électrique au mur, cet écran devant mes yeux : quels démons y circulent ? Et plus près encore : ma peau, mon cerveau, quels mécanismes cachés contiennent-ils ?

Je ressens une urgence - mais pas dans le sens pénible. Plutôt un besoin, une faim agréable.

Il y a des tas d'ouvrages qui mettent à ma portée les connaissances les plus pointues. Quelle que soit la médiocrité de mes dons et facultés, j'ai toujours quelque chose à comprendre.

Il ne faut pas s'imaginer que je n'aime pas le dépaysement. Je le trouve dans mon lit en me réveillant, comme Proust, ayant perdu mes repères - dans quelle chambre suis-je, ou est l'armoire, la fenêtre ? Je plaisante : j'aime aussi le dépaysement de l'ailleurs. Mais le plaisir ne dure qu'un temps.

On me dit : connaître le monde. Oui, certainement ! En surfant sur le net, en regardant des émissions bien faites qui vous épargnent la fatigue du jet lag. Pas assez prestigieux ! Il faut le cachet de la vérité, de la réalité - même s'il n'y a pas plus de réalité dans le Taj Mahal aux allées envahies d'européens que dans un reportage de la revue Géo. Oui, je sais, "on y était, on l'a vu de nos propres yeux." L'as-tu mieux vu pour autant ?


Sarcastique et méprisant : tout faux...
My mistake. Oui, je suis ridicule de m'étonner. Tellement plus simple de s'entasser dans la classe touriste d'un avion - à peine mieux traité qu'un animal qu'on transporte en bétaillère. Je m'émerveille à chaque fois de voir les gens se prendre en photo assis dans ces espaces minuscules, et de faire des clichés ratés d'avance du ciel à travers le hublot.

Tellement agréable de sentir qu'on est en position de force, qu'on peut évaluer, qu'on a droit à un service de la part des locaux avec lesquels on reste toutefois aimable et bienveillant - alors qu'on est soumis aux humeurs de chefs pendant le reste de l'année.

Tellement simple de jouer la vache en autobus, la vache en convoi, en file d'attente, devant laquelle le tour-operator fera défiler ce qu'il faut absolument ne pas rater. Je sais, je sais, tu ne voyages pas comme ça - toi, tu es un conquérant, un découvreur, tu vas au devant des habitants et de la nature vierge qui t'entoure, toi le millionième à passer là depuis que le tourisme existe.

My mistake encore. Inutile d'être sarcastique et méprisant. J'ai tort. Je suis complètement à côté. Tout le monde n'est pas comme moi - heureusement ! Je n'ai rien compris. Désolé, mes excuses les plus plates.

Mais l'étude, bon sang ! Oui, l'étude, pourquoi n'a-t-elle plus de prestige ? Ok, j'ai avoué, je suis un vieux con. Passéiste, j'ai des valeurs qui n'ont plus cours, de la monnaie de (vieux) singe.

Ces valeurs reviendront-elles un jour ? Des Esseintes, si tu me lis...