mercredi 29 mars 2017

Faut-il être vieux pour aimer Mad Men ?



 Betty, la femme de Don, jouée par January Jones. Je suis big fan : tu n'y échapperas pas...


Dans la bibliothèque de la maison de vacances, il y avait un livre en collection J'ai Lu usé jusqu'à la corde. La couverture montrait un homme avec un costume et un chapeau. C'était "L'homme au complet gris" de Sloan Wilson. Le livre raconte la classe moyenne américaine dans l'après-guerre, avec le dilemme classique qu'on trouve déjà dans La Citadelle, de Cronin - mais en Angleterre : sacrifier sa vie de famille à son ascension sociale ? On connaît déjà la réponse : oui, bien sûr, car on changera facilement de femme - tandis qu'on pourra plus difficilement changer de carrière !

Je ne me rappelle pas les détails de ce livre. Il me reste l'impression d'une prose grise comme le costume du héros, mais d'une histoire suffisamment intéressante pour que j'aille jusqu'aux trois lettres qui terminaient tous les romans américains de l'époque. Et tous les films aussi. Les cinéphiles se rappelleront peut-être Gregory Peck, mis en scène par Zanuck dans le film tiré du livre.

Impossible en tout cas de penser que les auteurs de Mad Men ne connaissaient pas The Man in the Gray Flannel Suit.

Mais là, avec cette série, on a quelque chose d'énorme. Mad(ison) Men est une série en sept saisons. Ce n'est pas une tranche de vie, mais une tranche d'époque qui part de l'Amérique de 1960 et s'achève en 1970. Sans s'attarder sur les révoltes étudiantes et sans expliquer en quoi elles sont importantes, cette série illustre comment cette période est le pivot d'un énorme changement de mentalité, et signe la naissance d'un nouveau monde.

 Froide, élégante sinon fashion addict...

 

 

Un publicis américain


Il ne se passe en apparence rien d'extraordinaire dans ces bureaux qui vendent de la publicité sur Madison street. Les hommes ont des combats d'idées, ou des batailles d'égos. Les gestionnaires et les créatifs font valoir des points de vue contradictoires. Les secrétaires tombent amoureuses de leur boss ou les manipulent. Les problèmes personnels interfèrent avec la vie professionnelle. Il y a des embuscades, des trahisons, mais aussi des loyautés, de l'amitié, et même de l'affection - par exemple celle du fondateur pour ses employés. Les relations évoluent lentement - au rythme de la vie quotidienne. Triomphe du réalisme.

Les épisodes sont constitués de séquences parfois très brèves où presque rien ne se passe - mais il y a l'atmosphère, une impression, un visage expressif, un message subtil qui passe - comme dans les quarante secondes d'une bonne pub, bien sûr.

L'histoire de l'Amérique coule en parallèle et interfère discrètement. La guerre au Vietnam, l'assassinat de Kennedy, la lutte pour l'égalité des noirs, celle des femmes.

La façon de penser des américains est tout autant mise en scène que les tribulations de l'entreprise, et c'est ce qui fait de cette série une œuvre exceptionnelle. Les gens sont naturellement racistes, sexistes, homophobes, ils croient que les premiers hommes sur la lune représentent l'avènement d'une ère nouvelle. Le gauchisme, l'agitation dans les campus vient naturellement perturber les relations familiales. L'arrivée de l'informatique bouleverse les esprits. L'alcool est un problème quotidien - l'alcoolisme mondain fait partie de la vie. La drogue fait son chemin chez les étudiants et se répand chez les moins jeunes. Et Kerouac a sa citation. Le changement est en route.

 ...elle n'est pas sans complexité : serait sans doute qualifiée de personnalité obsessionnelle compulsive.

 

Don Draper, héros d'une tragédie psychologique à l'avènement du pop art


La reconstitution de l'époque est extraordinaire et suscite un concert de louanges chez les critiques. C'est un défilé de robes, coiffures et pantalons à pinces, de voitures américaines, de décors et de couleurs (ce bon vieil orange…) et de modes. Jusqu'à la chanson finale, un "tube" différent à chaque épisode… qui semble écrit pour la série. Même la langue est contextualisée. Même la manière de filmer est d'époque.

En font-ils trop sur la reconstitution ? Honnêtement, je ne trouve pas - mais je sens venir la critique : décor creux. A l'inverse, la profusion d'éloges sur cette reconstitution pourrait faire passer la richesse psychologique de la série au second plan - grosse erreur.

Don, le héros, est un homme au complet gris. Loyal, élégant, séduisant, brillant, généreux, fondamentalement gentil, mais coureur et alcoolique, il a ses zones de vulnérabilité. C'est tout sauf un antihéros : il peut être triste, mais il n'est jamais déprimé, plein de faiblesses, mais pas torturé, en porte-à-faux mais toujours bien reçu par ses pairs. Il représente un archétype qui n'a plus cours : l'homme qui tente de cacher ses émotions. De l'émotion, il y en a beaucoup dans cette série - je te rassure, rien de larmoyant.

Malgré les ennuis, Don affiche tant bien que mal l'égalité d'humeur que Kipling exige d'un homme - prêt à accepter ses pertes, à toujours reconstruire. Il décide, il ne regarde pas en arrière, il n'a pas d'états d'âme, il est cohérent avec lui-même. Mais il ne contrôle pas son besoin irrépressible d'être aimé par tout le monde. Un psychiatre évoquera le faux self du héros - autant dans la dimension psychologique que dans la réalité : un gros problème d'identité... Il dira peut-être qu'il n'a pas beaucoup d'insight, de capacité d'introspection, et pourrait le classer dans la catégorie des états-limites - abusivement

Une explication consisterait à tout faire remonter à la faute originelle, son secret - je n'en dévoile pas plus - et donc la culpabilité. Ce serait une grosse erreur. La dimension véritablement christique de Don (qui se marque particulièrement quand il tend la joue gauche - l'épisode du jeune voleur dans la dernière saison est un exemple parmi d'autres) n'est pas réactionnelle, elle fait fondamentalement partie de son mode de fonctionnement : il pardonne, il n'a jamais de rancœur.

Ce n'est pas par faiblesse. Don n'est certainement pas un loser. Pourtant, c'est sa vulnérabilité le vrai moteur de l'histoire, c'est elle qui crée le suspens. Va-t-il se casser la gueule ? Va-t-il résister ? On ne sait jamais à l'avance.

La  closure me semble de plus en plus importante pour pouvoir attribuer une bonne note à une série. Elle doit être ciselée par les scénaristes et représenter un résumé et une conclusion - elle doit donner son sens à la série et la signer. C'est un point positif de Mad Men - on y trouve ce genre de fin qui te laisse l'œil un peu humide, te disant : "m... c'est terminé pour de bon, je ne les reverrai plus jamais…"

 Le passage du temps est aussi visible sur les personnages - délicatement.

Quel est le public de Mad Men ?


Se pose forcément la question de l'âge des spectateurs : quel est l'intérêt pour ceux qui n'ont pas connu ce monde vieux de cinquante ans ? Que voient-ils ? Est-ce intéressant ?

Et pour ceux que l'Amérique ne passionne pas ? Car c'est l'histoire de l'Amérique qu'on découvre comme une actualité. Les valeurs de l'Amérique sont bien là : le héros vient du ruisseau, enfant maltraité qui s'en sort par ses qualités et sa volonté de monter dans l'ascenseur social. Pourtant, ce n'est pas un success story : il y est démontré que cette ascension ne règle pas les problèmes.

Mais l'argent n'est pas mauvais, il organise la société et maintient son ordre, donne du sens : le capitalisme est présenté sans jugement positif ni négatif. Or, sans être indispensable, la critique du capitalisme contribue aujourd'hui au succès d'une série - je pense à Mr. Robot mais il y aurait d'autres exemples. La neutralité de Mad Men est sans doute un point négatif pour un certain public.

Enfin Mad Men n'est pas non plus une série d'action. Pas un seul cadavre en sept saisons. Peut-être un lourd handicap pour les amateurs d'hémoglobine.

Bref, j'en connais qui ne vont pas accrocher. Tant pis pour eux ! Mad Men, c'est un roman de l'Amérique, la suite de Steinbeck, Faulkner et Dos Passos. Rien de moins.

dimanche 19 mars 2017

La mathématique du physicien (Bernard Diu) : menteur !



 Je suis tombé sur cette feuille par hasard. J'ai tout de suite dressé l'oreille - euh, l'antenne !

Titre ô combien trompeur ! Le livre n'est pas un cours - mais ça, le titre ne le promet pas. Ce qu'il promet implicitement, en revanche, c'est une formation aux mathématiques utilisées en physique. Promesse non tenue. En fait, un tel livre ferait sans doute plusieurs volumes. Ici, c'est avant tout les math utilisées pour la physique quantique dont il est question, plus un survol d'autres chapitres avec quelques omissions complètes (les maths utilisées pour la mécanique des fluides par exemple).

Le niveau exigé n'est pas nul, il faut avoir passé la première année de faculté math-physique ou de prépa écoles d'ingénieur. Je me suis donc trouvé à la ramasse en plusieurs occasions.

Un fil rouge : l'affrontement entre physiciens et mathématiciens. La rigueur (pesante en physique) des mathématiciens est moquée dans le livre comme le signe d'un odieux manque d'ouverture - le physicien de son côté étant traité d'hérétique... Il s'agit bien d'un divorce entre l'enseignement mathématique classique et les nécessités de connaître des éléments de mathématiques pour faire de la physique. Avec en plus une terminologie qui diverge : ceux qui n'ont pas une formation math-physique rateront un certain nombre de private jokes.

Un chapitre que j'ai particulièrement aimé - l'analyse dimensionnelle - montre comment la simple réflexion sur les unités permet d'avancer considérablement dans la formalisation physique. Explication : 40 mètres ne peuvent jamais être égaux à 3 heures 30 minutes ou 25 radians, on ne mélange pas les carottes et les laitues dans une formule de physique. On commence donc par réunir les éléments physiques nécessaires à la constitution d'une loi (il faut introduire le temps, le diviser par la distance, etc.) On fait revenir le tout dans une équation et surtout, on fait une vérification de la cohérence des unités (c'est quoi, la division par le temps au carré, comment je peux la compenser...) Au final, aux constantes près, on retrouve la loi. Ça fera un escargot tout chaud ! Magique...

Plaisir aussi de jongler avec les équations de Lorentz qui permettent de passer de la relativité à la physique newtonienne. Plaisir de voir démonter pas à pas le paradoxe de Zénon grâce au calcul infinitésimal : il était temps !

Je ne me permettrais pas de juger de la qualité didactique de ce livre, je n'ai ni assez de recul ni assez de connaissances - je suis tout simplement incompétent. Je remarque que style est agréable, fleuri - entremêlé de citations poétiques. Et je ne regrette pas d'y avoir passé du temps : c'est un livre stimulant, qui ne fait pas de l'obscurité formelle une pédante élégance.

Et puis j'étais assez fier de retrouver dans la conclusion une des remarques que je m'étais faites avant de commencer ce livre : les deux grandes physiques du XX° siècle, celle d'Einstein et celle de Bohr, ne jettent pas la physique de Newton aux orties mais permettent au contraire d'en approfondir les concepts. De poser sur des idées rebattues - quoi de plus plat et bête que le concept de masse par exemple ? - un regard entièrement neuf... et bien plus profond.

 Honnêtement, j'avoue que le chapitre sur les tenseurs, j'ai laissé tomber. Manquait des billes sur le calcul matriciel... et pas seulement !

vendredi 10 mars 2017

Paris, Texas : une fonction de type y = x/3 - 10



Paris, Texas, c'est une série croissante de smileys

 



L'humeur du personnage principal : un visage fermé, puis avec une ébauche de sourire, puis un demi-sourire, puis un sourire (presque) complet… Pas de surprise, pas de rupture, que de la bienveillance. Chiant comme une série arithmétique !

Paris, Texas, c'est aussi une fonction de type :

y = x/3 - 10

x/3 car la pente est faible, ça monte lentement, lentement... Pas une hyperbole pas un second degré pas une fonction qui te scotche à ton siège. Non, une pente douce et positive, sans accidents, sans sinusoïdes, ni montées (d'adrénaline) ni descentes (vertigineuses d'organes). Et le "-10" à cause du décalage avec la barre des "y". Faut attendre que ça démarre… bien après le point zéro du film.

Dieu qu'on pouvait être patient en 1984 ! Deux heures et demie qui n'auraient rien perdu en rognant une heure ! On n'est vraiment plus habitués - c'est sans doute ça mon problème.

Il faut dire que c'était l'époque des intellos. Ils l'ont encensé, ce film… mais faut être juste, pas seulement eux. Arrête-moi tout de suite si je confonds, Wim Wenders, ce n'est pas lui qui avait fait tourner une caméra pendant vingt minutes sur le dos d'un adolescent avec gros plan sur un furoncle ?

Pourtant, je serais de mauvaise foi si je disais que j'ai trouvé ce film nul : je l'ai regardé jusqu'au bout.

Merveilleuse Amérique... Dans mon cas, ç'aurait pu être "Hit and Run"...

D'abord, j'aime bien l'Amérique quand elle est filmée par un européen - ce n'est certainement pas l'Amérique que voient les américains, mais peu importe que ce soit la "vraie" ou pas.

Les personnages sont sympathiques, attendrissants, il y a même une pudeur, une retenue, des trois petits points... Et du charme. Mais qu'on ne me parle pas de réalisme ou de vérité psychologique, bien trop d'invraisemblances et d'édulcorations. A commencer par cette "amnésie" ou cet état de sidération du début, qui n'ont jamais fait les beaux jours d'un interne en neurologie : ils ne sont là que pour attiser la curiosité du spectateur. Allez bon, on va parler de licence poétique et on n'en fera pas un fromage.

On imagine assez bien cette histoire se passant près de Tourcoing - comme un gros titre de Détective qui s'étale devant le bar-tabac-maison de la presse : abandonnée par son père amnésique, elle le retrouve travesti, ouvreuse dans un cinéma !  Mais rêvée en demi-teinte par la bienveillante psychologue du dispensaire d'hygiène mentale du dix-huitième arrondissement. Non, j'exagère ?

Et le désert des Mojaves dans tout ça ? On n'évite ni le road movie, ni les pick-up stylés - à l'état d'épave ou en état de marche. Moi, je m'en fous, quand je tourne un film en France, mon héros a toujours une traction.

Et moi aussi, j'ai eu mon road movie.

En 1984, j'étais à une centaine de kilomètres de Los Angeles. Avec un ami. On se faisait notre propre cinéma sur l'Oregon trail, direction San Diego. Un soir, on s'est retrouvé dans un petit bled un peu loin du Pacifique - hôtel moins cher. Et on est allé boire un verre. Bar glauque, Budweiser pression, billard.

  Le fusil est dans la voiture.

Là, au bar, une jolie blonde avec un chapeau de cow-boy. J'ai tout de suite flashé sur elle. Je ne sais plus comment je l'ai abordée. Elle s'appelait Karen Wind. Quel nom poétique, Wind !

On a parlé, je lui ai offert une bière. Problème, elle m'a dit qu'elle avait un petit ami, qu'il était assez con, et qu'il y avait ici des copains de ce petit ami qui allaient certainement cafter.

 Je l'ai entraînée dehors, on s'est embrassés et pelotés assez passionnément derrière son pick-up.

 C'est elle !

Et puis on a entendu la musique plus fort, tout d'un coup. Quelqu'un avait poussé la porte et la gardait ouverte malgré le froid. J'ai glissé un œil par dessus le plateau. Il y avait un type avec des cheveux longs à l'entrée du bar. Il scrutait la nuit. Karen m'a dit qu'elle allait rentrer, et que je rentrerai aussi mais un peu plus tard, pour que ça ne soit pas trop suspect.

- Est-ce qu'on peut se revoir ?
- Oui, mais c'est pas très facile pour moi en ce moment.
- Alors on fait comment ?
- Tu vas attendre un peu !
Et elle m'a posé un baiser sur les lèvres, comme un picoti. J'étais chose, la queue encore en panache.
Elle a fouillé la poche de son grand pull et m'a donné une carte de visite.

J'ai fait comme elle voulait. Il ne s'est rien passé. Des regards des types au bar - impossible de savoir s'ils étaient insistants.

 L'époque Frank Zappa et Led Zeppelin...

J'avais laissé mon copain seul un bon moment. Il était aux abois. Il m'a dit que c'était plein de red necks, de hillbillies et qu'on allait se faire casser la gueule grave. Il avait les pétoches et ne voulait pas être entraîné dans une histoire. C'était compréhensible, alors on est sortis, on a regardé autour de nous s'il n'y avait personne, on a couru à la voiture et on est rentré au motel dare-dare en surveillant derrière s'il y avait des phares.

 Elle avait un pick-up des années 60 - la classe...

On a continué le road trip vers San Diego. A l'époque, j'envisageais sérieusement d'émigrer aux USA. J'aimais bien cette fille - pourquoi pas elle... Sur sa carte de visite, on voyait qu'elle travaillait dans une grosse boîte, et elle était sales manager, ce qui ne veut pas dire grand-chose.

Je suis rentré en France, et je lui ai téléphoné plusieurs fois. Elle était contente que je l'appelle de si loin, elle disait qu'elle m'attendait. Et qu'elle avait lourdé son copain.

Et puis un jour, dans ma boîte à lettre, j'ai trouvé une enveloppe venant du tribunal. J'avais fait une demande pour un poste. Je n'y comptais plus. Le courrier me disait que oui, j'étais accepté. Une bonne partie des raisons qui me poussaient à passer de l'autre côté de l'Atlantique s'évanouissaient.

J'ai laissé passer du temps. Je n'arrivais pas à prendre le téléphone. J'avais peur de me trouver au milieu de désirs contradictoires, amené à faire des promesses. Quand j'ai rappelé Miss Wind à son bureau : non, il n'y avait plus personne de ce nom dans la compagnie. J'ai gardé sa carte...

Karen, where are you ?

Six heures du matin. Cloisons en carton du motel. Mal dormi. J'ai encore rêvé d'elle...



dimanche 5 mars 2017

J'aime faire des bulles avec les Malabars : plaidoyer pour la physique-moquette


 La version 1.0 du Malabar - le seul, le vrai.

 

Quand j'étais petit...


Quand j'étais petit, j'aimais bien la magie : des tours qui semblaient défier les lois du bon sens et de la physique. J'aimais aussi les histoires mystérieuses et les grandes portes noires derrière lesquelles se cachent des secrets.

Quand j'étais petit, j'aimais bien les trucs bizarres, étonnants. Les trucs insolites qui me faisaient sortir du monde matériel barbant que je connaissais trop bien - celui de mes cinq sens et de l'habitude que j'en avais.

Quand j'étais petit, j'aimais les Malabars. Parce qu'on pouvait faire des bulles - brosse-toi avec les Chickleys, les Spearmint et autres Hollywood… J'aimais aussi les Malabars parce que dans chaque paquet, il y avait une petite feuille de papier plastifié pliée en quatre qui racontait des choses étonnantes : "Incroyable mais vrai" : l'antilope gensbok ne boit jamais d'eau, le ver marin sonella viridis possède une trompe 23 fois plus longue que son corps...

Le mieux, c'est que c'était pas du baratin : c'était pour de vrai. Quand on racontait des craques à un copain et qu'il ne vous croyait pas, suffisait de dire qu'on l'avait lu dans Incroyable mais vrai, ça lui coupait le sifflet. Plus efficace que : c'est mon père qui l'a dit !

Oui, quand j'étais petit, j'aimais le merveilleux. Et j'étais comme toi et comme tous les enfants du monde. Qui n'aime pas être surpris ?

En grandissant, je n'ai pas changé - et tu n'as pas changé non plus.


Aujourd'hui, j'aime la physique


Aujourd'hui, j'aime la physique et c'est pareil. Pareil que quand j'étais petit.

Oui, bien sûr, la physique de Galilée, de Newton, celle de Faraday et de Foucault, c'est une physique qu'on peut trouver aride, parce qu'elle prend des chemins compliqués (mathématiques) pour dire des choses que nous savons déjà : la pomme, si on la lâche, on sait bien dans quelle direction elle va aller. Spoiler ! On connaît déjà la fin. Pas drôle !

Mais la physique de XX° siècle, avec ses deux branches - la théorie des quantas pour le minuscule et les relativités pour l'immense - tu peux jamais deviner ce qu'elle va dire : c'est le truc le plus cool qui existe. Bien plus imaginatif que tout ce que tu peux fantasmer. Bien plus invraisemblable qu'aucun roman de science-fiction : ils n'oseraient pas, les gens diraient que c'est vraiment tiré par les cheveux…

Si tu aimes les surprises et les trucs qui te laissent baba, halluciné comme après un coup d'acid... si tu veux voir jetées aux orties comme bidon les saintes notions de vitesse et de trajectoire qui te servent à aller au Seven-Eleven acheter ta baguette... si ça te fait planer de penser que l'univers n'est pas la somme des objets qu'il contient, mais qu'il est en lui même un objet... si tu veux en savoir plus sur des théories physiques qui ne présupposent même pas l'existence de l'espace et du temps dans leurs prolégomènes, mais qui en déduisent les règles de fonctionnement en partant de presque rien - juste une hypothèse qui sort du néant total et qui permet des calculs : la physique moderne est faite pour toi.

Tu verras des trucs de magicien. Des objets qui sont dans plusieurs endroits à la fois. Un secret qui vole d'un endroit à un autre sans qu'on puisse le voir se déplacer. Des objets qui ressemblent à ces dessins en trompe-l'œil qui montrent des escaliers sans fin - mais qui sont la seule manière de décrire notre univers. Et ce ne sont pas des curiosités, des exceptions : c'est très exactement ce qui constitue l'ensemble de notre monde. Sans parler de la courbe, le plus court chemin entre deux points. Ni de la somme des angles d'un triangle, qui ne fait plus 180°, ce qui permet de tourner tout en allant tout droit.


 L'écran de démarrage de la version 2015 de l'immense programme qu'est Photoshop montre un joli trompe-l’œil

Aujourd'hui, on n'a plus peur de rien, on va jusqu'à contester l'existence du temps. Il n'existerait pas - seul existent les phénomènes cycliques, et ce sont eux - les phénomènes cycliques - qui fabriquent le temps. Enfin un scoop sur la poule et l'œuf !

Les hypothèses de multivers (plusieurs univers, chacun d'eux résumant tout ce qui existe) ne sont plus farfelues, mais construites par des calculs plausibles. Le voyage à travers le temps est banal - il n'y a plus que des broutilles techniques à mettre au point (broutilles… je m'emporte peut-être un peu). Quant au vide absolu, il est plein de trucs qui n'arrêtent pas de faire coucou ! L'univers est essentiellement constitué de matière sur laquelle on n'a pas la moindre idée. Et l'antimatière est une obligation comme la vignette d'assurance sur ta voiture.

Jusqu'aux nombres imaginaires (tu te rappelles ? i2 = -1) : ils n'ont plus rien d'imaginaire, ils sont devenus la seconde dimension des nombres…


Peut-être tu as peur d'être noyé dans des maths ?


Peut-être tu as peur d'être noyé dans des maths, tu as oublié, ou tu n'as jamais su. Et tu crains que ça te prenne la tête, que ça te fatigue et que ça t'emmerde.

Tu sais, ça me rappelle un truc. Quand j'ai commencé l'informatique, en 1990, la première chose que j'ai dû faire, c'est acheter un ordinateur. Je me suis offert un SE30, un Apple, tout petit, tout mignon avec son écran de neuf pouces noir et blanc. J'avais une de ces trouilles ! Je savais que je serais obligé d'interagir avec cette bécane. Forcément ! Elle n'allait pas rester dans sa caisse ! J'avais peur de ne pas y arriver parce qu'elle allait se montrer bien plus intelligente que moi - je n'aurais pas le niveau. Et j'aurais l'air d'un con.

Non, ça s'est bien passé. Et au cours des années suivantes, j'ai dû former des tas de gens aux rudiments de l'informatique. Je me rappelle que les plus réticents avaient la même peur que j'avais eue. Air connu… Il ne faut pas craindre de se lancer. On trouve partout des conférences, des émissions, des bouquins qui permettent de faire les premiers pas. Absolument sans math si ça te rebute.

J'en suis arrivé à un point où j'ai de la peine à comprendre comment on peut ne pas s'intéresser à la physique. On t'amène les yeux bandés dans une maison inconnue où tu es séquestré. On enlève le bandeau. Qu'est-ce que tu fais ? Tu explores la maison, tu regardes par les fenêtres ou tu t'assois sur le canapé et t'ouvres la télé ?


PS : au fait, la bulle du Malabar - juste la pellicule rose, pas l'intérieur - reste encore une image efficace pour décrire ce qu'est notre univers en expansion sans bord… Mais quand elle t'éclate au visage en laissant des traces qui ne vont pas tarder à devenir grisâtres… pas encore prévu par la théorie !

 Mondes imaginaires par Jacek Yerka : une approche très valable de la physique contemporaine...

vendredi 3 mars 2017

Monsieur Lecoq - par Emile Gaboriau : deux romans pour le prix d'un…


Ancien régime...

Un livre de 700 pages, c'est long.

Il faut bien ça pour un livre siamois :

- avec une partie policière, dont je ne dirai pas qu'il est dans la tradition du polar : il fonde cette tradition - avec les indices, les déductions, un embryon de police scientifique... Sa postérité se retrouvera dans Sherlock : elementary, mon cher lecteur…

- et une partie romanesque dans la forme des grands feuilletonistes du XIX° siècle - Ponson du Terrail, Sue, Féval, Dumas, et dont le niveau ne démérite pas. Cette partie pourrait être chirurgicalement séparée de la première - et aurait eu en soi quelque intérêt.

Il faut avoir l'œil de l'historien en lisant ce livre. On y observe les tensions qui clivent la société en 1816 - partisans de l'ancien régime, bonapartistes et plus accessoirement, républicains qui s'agiteront plus tard (en 1830).  C'est l'époque de la Restauration et de la "terreur blanche" - la terreur que font régner certains royalistes ultras. Napoléon est à Sainte Hélène. On oublie volontiers que la France est à l'époque sous occupation étrangère - une armée de 150 000 hommes qu'elle doit entretenir, défaite oblige. Le retour des émigrés a créé des situations explosives du fait de la vente de leurs biens par les révolutionnaires. C'est le cœur du récit, et c'est bien raconté.

Il faut aussi avoir l'œil de l'économiste. Le changement de main des richesses lors de la vente des domaines nationaux était toute une affaire : il a historiquement permis d'enrichir la bourgeoisie au détriment de l'Église et de la noblesse : l'origine de notre société moderne.

Mais dans cette France à inflation nulle, impossible de s’enrichir. Le capital est aussi immobile que les champs, bois et prairies qui le constituent. Il ne change de main qu'aux mariages et aux enterrements. On nait pauvre ou riche et on le reste toute sa vie. Quand on est riche, on n'est pas obligé de travailler. Quand on est désargenté mais de bonne famille, on peut jouer les parasites et les cousines pauvres. Ironie, le crime d'allure crapuleuse par lequel commence l'histoire se déroule rue du Château-des-Rentiers, sobriquet donné à une voie qui existe encore sous le même nom, à la limite de Paris et d'Ivry.

Un point très moderne du roman est l'absence de blanc et de noir : les caractères principaux sont nuancés, avec leurs qualités et leurs ombres, leurs relations sont subtiles. Ce qui n'empêche pas les invraisemblances - mais que diable, c'est un roman !

L'inconséquence voire l'abrutissement populaires sont décrits sans fausse pudeur. Et les préjugés sociaux des autres sont bien mis en lumière. On s'y croirait… entendant des propos qui ne seraient pas si décalés aujourd'hui dans certains appartements du XVI° arrondissement de Paris.

Alors oui, 700 pages, c'est long, mais ça se laisse bien lire. Si tu as un train à prendre, si tu passes vingt minutes tous les jours dans le métro, si tu encaisses plusieurs heures de béton entre deux avions (excuse-moi, je ne sais pas dans quel état t'erres), ce livre - qui supporte bien une lecture saucissonnée - est pour toi.

Sinon, il y a des lectures plus stimulantes et plus roboratives.

Riches fermes de France, grenier du monde et encore première puissance sous le soleil - plus pour longtemps.